Le bus s’arrête, les portes s’ouvrent, Virginie monte. Elle oublie de valider sa carte, s’effondre sur un siège. Le chauffeur redémarre, l’eau coule obstinément sur les vitres. Le sang, dans ses veines.
La vie continue, la sienne s’est arrêtée.
Elle a l’impression que tous les passagers la fixent. Qu’ils savent, eux aussi. Alors, elle regarde ses mains, ses ongles cassés, ses bas déchirés. Elle tire sur sa jupe, déchirée elle aussi. Ces vêtements, elle va les jeter, les brûler. Parce qu’il a posé ses mains dessus. Parce qu’il les a souillés.
Souillée, à jamais, les yeux hagards, Virginie regarde défiler les lumières d’une ville qu’elle ne reconnaît plus. Aucune larme pour la soulager. Aucun mot, aucune pensée. Juste cette terrible nausée. Cette salissure, comme si on avait enduit son corps de boue. De merde.
Le bus se vide d’arrêt en arrêt. Virginie rate le sien, descend au suivant. Marcher, encore et encore. Sous une pluie battante et froide. Lentement, son cerveau se remet à fonctionner.
Comment une horreur pareille a pu m’arriver ? Qu’est-ce que je vais dire à Jonas ? À Marlène ? Rien.
Virginie ne va rien dire. Ou tout dire, elle ne sait pas. Ne sait plus.
Comment trouver les mots ? Où puiser la force ?
Quand elle arrive en bas de son immeuble, elle a oublié le code. Oublié qu’il en fallait un. Elle tire à nouveau sur sa jupe, se torture les méninges pour se souvenir. Elle finit par trouver la bonne combinaison, entre dans le hall, s’écroule sur la première marche. Elle tremble, de la tête aux pieds. Son souffle est court, saccadé.
Pourvu que personne n’entre, que personne ne me voie.
Virginie fume une cigarette, jette le mégot par terre. Le piétine avec rage, mais sans aucune force.
Tu vas voir, tu vas aimer ça…
Elle entre dans l’ascenseur, se fige face à son reflet dans le miroir. La bouche ouverte, elle fixe ce visage qui n’est pas le sien. Cette femme qui ne lui ressemble pas. Cette victime impuissante.
Quand elle arrive à son étage, elle s’éternise dans la cabine, essayant de se recoiffer. Elle quitte enfin l’ascenseur, resserre son manteau sur son corps saisi d’effroi. Transi de froid.
Le son d’une télévision, des rires d’enfants. Ses enfants. Jonas et Marlène, seize et dix ans. Oui, elle s’en souvient. Son appartement, ses enfants. Sa vie. Ou plutôt son ancienne vie. Car, à cette seconde, elle a l’impression que tout se conjugue au passé. L’impression qu’elle marche vers son cercueil.
Elle pose son sac, ses clefs, se mire une fois encore dans la glace de l’entrée. Jonas sort de la cuisine.
— Salut ! dit-il en venant l’embrasser.
Elle se raidit, Jonas la dévisage. C’est là qu’elle fond en larmes. Impossible de les retenir, de les contenir. De jouer une comédie.
Incapable de parler, Virginie s’effondre dans les bras de son fils. Il l’accompagne jusqu’au salon, l’aide à s’asseoir sur le vieux canapé déchiré, lui apporte un verre d’eau.
— Qu’est-ce qu’il t’a encore fait, ce bâtard ? s’inquiète Jonas.
Virginie ne trouve pas le chemin de la parole. Son corps est cassé en deux, en proie à de terribles convulsions, à des sanglots qui l’étranglent. Pendant de longues minutes, son fils la regarde, inquiet, désarmé.
Virginie se lève, enlève son manteau dans le couloir, prend des sous-vêtements propres dans le placard de l’entrée. Ses gestes sont imprécis, emportés. Débordants de colère, de désespoir. Les larmes coulent toujours. Jonas l’a suivie, la dévisageant encore. Lui non plus ne trouve pas les mots. Virginie lui claque la porte de la salle de bains au nez, arrache ses vêtements, les jette par terre.
Se laver. Vite, se laver. À l’eau bouillante.
Elle s’écroule dans la vieille baignoire, qu’elle inonde de ses larmes.
Comment a-t-il pu m’infliger une chose pareille ? Comment ai-je pu ne pas arriver à lui échapper ?
Au bout d’un quart d’heure, Jonas tape à la porte.
— Ça va, maman ?
Virginie coupe l’eau, sent immédiatement le froid mordre sa peau. Elle attrape une serviette, se sèche, enfile des vêtements propres. Des vêtements qu’il n’a jamais touchés. Elle ramasse ceux qui traînent par terre, aperçoit une trace blanche sur ses bas. Elle se retourne vers le lavabo, vomit dedans.
Jonas se manifeste à nouveau.
— Maman, ça va ? Réponds, merde !
— Qu’est-ce qu’elle a ? demande une petite voix.
— Rien, va dans ta chambre, rétorque Jonas.
Quand Virginie sort enfin de la salle de bains, son fils l’attend dans le couloir.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? Dis-moi, putain…
Elle répond d’un signe de tête, ne pouvant faire mieux. Elle a réussi à endiguer le flot de larmes, c’est déjà ça.
— Marlène t’attend pour aller se coucher, précise-t-il.
— Je peux pas… Dis-lui que je suis malade, que je la verrai demain matin.
Le visage de Jonas se crispe, mais il ne dit rien, disparaissant dans la chambre du fond. Virginie se réfugie dans la cuisine, entend son fils qui hausse le ton pour se faire obéir de sa petite sœur. Elle ouvre la fenêtre, respire l’air froid et humide, comme pour nettoyer l’intérieur de son corps. Elle trouve que la cuisine est sale. Que tout est sale autour d’elle. En elle.
Il est presque 2 heures du matin. Virginie s’assoit sur le rebord du sofa. Cette nuit, elle ne l’a même pas déplié, s’est juste allongée dessus. De toute façon, impossible de dormir. Impossible de fermer les yeux.
Revivre le viol, encore et encore. Virginie sait que ce n’est que le début. Que ça ne s’arrêtera jamais.
Elle traverse le petit couloir, pousse la porte de la chambre du fond, celle de Marlène. Celle d’à côté est réservée à son fils. Quant à Virginie, elle couche sur le canapé du salon.
Marlène dort profondément. Virginie caresse sa joue, remonte la couverture sur son corps d’enfant.
Ma fille, j’espère que jamais tu n’auras à subir ce que je viens de subir…
Elle s’exile dans la cuisine, prend sa tête entre ses mains. Elle a l’impression de sentir encore l’odeur de l’autre. Malgré trois douches.
Elle consulte la pendule, se dit que, dans un peu moins de sept heures, elle devra y retourner. Retourner au bureau. Retourner sur les lieux du crime.
Au-dessus de ses forces.
Si tu me balances, tu le regretteras. Si tu ouvres ta gueule, je te vire. Et t’auras plus rien ! Rien du tout, t’as compris ? Maintenant, tire-toi.
Virginie allume une cigarette, la fume devant la fenêtre.
Ses enfants dépendent d’elle. D’elle et de personne d’autre. Le loyer de l’appartement, les charges, la bouffe. Son ex-mari qui s’arrange pour être insolvable aux yeux du juge. Pour ne pas lui verser la pension alimentaire. Sa sœur qui est arrivée en fin de droits l’an dernier. Qui lui tape du fric chaque mois pour pouvoir s’acheter à manger.
Sans ce travail, ils sont perdus. Virginie le sait, l’autre le sait aussi.
L’autre, c’est François Charmant, son patron. Celui qui l’a embauchée, il y a quatre mois. Un poste en or, même si c’est un CDD.
Si vous faites l’affaire, on envisagera un CDI.
Virginie avait cherché pendant deux ans avant de décrocher cet emploi au musée d’Art moderne, le plus grand musée privé de la ville. Assistante du directeur, c’était inespéré après deux années de chômage. Mais dès les premiers jours, elle avait compris que ce type n’avait de charmant que le nom. Rester tous les soirs jusqu’à 20 heures, voire plus, sans aucune contrepartie financière. Subir ses colères, ses remarques désobligeantes, ses sarcasmes, ses brimades. Puis ses gestes déplacés. De plus en plus déplacés.