Выбрать главу

Chaque soir. Se mettre à genoux devant lui. Ou s’allonger sur le bureau. Voilà ce qu’il lui demande. Ce qu’il lui ordonne.

T’as pas de mec, je suis sûr que t’es en manque… Mais je vais arranger ça ! En plus, je sais que je te plais ! Si tu crois que j’ai pas vu comment tu me regardes, salope… Alors arrête de faire ta sainte-nitouche…

Virginie ferme les yeux. Elle n’a même plus la force de pleurer. De se révolter. Elle a seulement envie de mourir. À cet instant, elle voudrait ne pas avoir d’enfants. Être libre.

Libre de dénoncer ce salopard, de le traîner devant un juge. Libre de sauter par la fenêtre pour s’écraser cinq étages plus bas. Avec comme épitaphe, Virginie Leroy, trente-six ans, morte de honte, de peur, de désespoir.

Quand Virginie ouvre un œil, la maison est plongée dans le silence. La petite veilleuse du salon est allumée et Virginie distingue une ombre dans le vieux fauteuil.

— Jonas ? Quelle heure il est ?

— Minuit et quelques…

— Pourquoi tu n’es pas couché ?

— J’ai pas sommeil… Qu’est-ce qui t’arrive, maman ?

— Rien, grogne Virginie en s’asseyant sur le sofa.

— Arrête. Cet enfoiré est en train de te rendre dingue… Faut que tu démissionnes.

Il parle comme s’il était l’homme de la maison. Depuis que son père est parti, Jonas a tendance à endosser ce rôle.

— Ah oui ? rétorque sa mère. C’est une excellente idée, mon fils. Mais explique-moi comment je ferai pour payer le loyer, la bouffe et tout le reste ?

Jonas baisse la tête. Ils restent silencieux un long moment.

— Va te coucher, maintenant. Il est tard.

Jeudi soir

Cette douleur au ventre. Comme si elle avait avalé des lames de rasoir.

Cette douleur, Virginie la connaît bien désormais. Elle ne la quitte plus et se fait plus violente encore lorsque l’étage est désert. Lorsqu’il ne reste plus qu’une victime et son bourreau.

Une douleur qui la tue à petit feu. Lentement mais sûrement. Plus rien n’a de goût ni d’intérêt. Plus rien n’a de sens.

Travailler pour gagner sa mort.

Il va arriver d’une seconde à l’autre et Virginie a l’impression qu’elle n’y survivra pas. Elle vide un gobelet d’eau, manque de s’étrangler. Charmant est à l’entrée du bureau. Bras croisés, il l’observe.

— Tu as une sale tête, dit-il d’un air désolé. Tu te laisses aller, Virginie…

Il s’approche, se poste juste derrière elle. Virginie se raidit de la tête aux pieds.

— Tu ne te maquilles plus, tu t’habilles mal… Tu crois que ça va me décourager ?

Les yeux de Virginie se posent sur le coupe-papier.

Ça ne suffirait même pas à le tuer. Juste à m’envoyer derrière les barreaux…

— Ce serait bien que tu fasses un effort, continue Charmant en posant ses mains sur les épaules de la jeune femme. Ça pourrait coller, nous deux, non ? Moi, j’en suis sûr ! Mais pour ça, faudrait que tu te détendes un peu…

Le visage de Virginie se crispe encore plus.

— Si vous me touchez, je me jetterai par la fenêtre, murmure-t-elle. Et vous devrez expliquer mon suicide.

Charmant sourit tristement.

— Si tu fais ça, tes gosses finiront dans un foyer. Ils seront séparés. Tu imagines ? Tu imagines ce qu’ils deviendront ?

Il serre légèrement sa poigne autour de son cou.

— Je sais que tu es une bonne mère, Virginie. Tu ne peux pas souhaiter ça pour eux… Tu ne peux pas leur faire ça… Sois raisonnable. Si tu fais un effort, je te promets que tu ne le regretteras pas. Un CDI et une augmentation, ça arrangerait tes affaires, non ?

Virginie se mure dans le silence, comme dans une armure, luttant seulement pour juguler ses larmes.

— Il y a une semaine, j’ai déconné, poursuit Charmant. Ça n’arrivera plus, je te le promets.

Il fait pivoter la chaise sur laquelle Virginie est assise, la force à se lever, la pousse contre le bureau, déboutonne son chemisier.

Virginie a quitté le musée. Assise, les mains sur ses genoux, elle tremble de froid et regarde l’eau couler sur les vitres. Entre ses larmes, elle devine le parvis du musée, ses quelques fenêtres éclairées. Virginie ne sait plus très bien ce qui sera le plus douloureux. Mourir ou le tuer. Car désormais, il ne reste que deux solutions.

Elle aperçoit une silhouette quitter le musée. C’est lui, aucun doute.

Charmant s’engage sur le passage clouté qui permet de traverser le grand boulevard. Encore quelques mètres sous cette pluie battante et il sera dans le parking souterrain où l’attend sagement sa Passat. Et dans une demi-heure, il rejoindra sa femme et ses deux enfants. Qui, eux aussi, l’attendent sagement.

Il entend soudain un moteur lancé à pleine puissance, voit deux phares foncer droit sur lui. Le choc, d’une rare violence, le projette dix mètres plus loin.

Virginie a le souffle coupé. Là, devant ses yeux, à quelques mètres d’elle, gît son bourreau. Son corps disloqué, son crâne fendu. Le sang qui s’en échappe et se répand sur l’asphalte mouillé.

Elle se lève, sort de l’abribus et tourne lentement la tête. Son regard croise celui du conducteur de la voiture.

Le regard de son fils.

Le Printemps de Juliette

Lorsque je me réveille, les premières lueurs de l’aube éclairent faiblement la chambre. Aussitôt, je tourne la tête vers elle.

La regarder dormir, la trouver belle.

Sa respiration régulière, son visage serein.

La regarder dormir, la trouver belle.

Je l’ai toujours trouvée belle. Quel que soit le moment de la journée ou de la nuit. Quel que soit le moment de notre vie.

Assis près du lit, dans un fauteuil, je ne refermerai pas les yeux une seule seconde. Parce que ce serait une seconde perdue, inutile. J’aimerais la toucher, mais j’ai trop peur de la réveiller. Alors, immobile, les mains sur mes genoux, je me garde du moindre bruit.

Dehors, le soleil apparaît, baignant le jardin d’une douce lumière. Le printemps est là, c’est la saison qu’elle préfère. Celle de la renaissance, du regain, de l’espoir et des promesses.

Une simple bulle d’air…

Pendant qu’elle dort, je me demande à quoi elle rêve. Percer ses derniers secrets, jalousement gardés. Deviner ses peurs, celles que je voudrais passer ma vie à combattre. Celles que j’ai toujours tenté d’anéantir.

Pendant qu’elle dort, j’aimerais refaçonner ses souvenirs, pour qu’ils soient tous bons, beaux ou tendres. Effacer la moindre de ses blessures, consoler le moindre de ses chagrins passés ou à venir. Réécrire l’histoire, son histoire, afin qu’elle soit la plus belle qui ait jamais été contée.

Tant de choses que j’aimerais faire. Pour elle, avec elle. Tant de choses, encore… Tant de mots à lui dire, aussi. Alors, dans un souffle à peine audible, je me lance. Mes paroles semblent la bercer, un sourire illumine son visage.

Je lui dis combien elle est importante, essentielle. Combien ma vie serait vide et triste sans elle.

Je lui rappelle les rires et les peines partagés, lui révèle les choses cachées. Il y en a si peu… Lui confier mes doutes, mes échecs, mes craintes abyssales. Partager avec elle mes regrets, ceux que je n’ai jamais dits à personne. Même pas à elle, jusqu’à ce matin.