Alban se lève. Il les dépasse tous d’une tête. Dans ses yeux, une violence inédite. Il attrape Antoine par son blouson, le décolle du sol.
— Tu parles pas de ma sœur comme ça, sale bâtard ! Sinon je t’explose la gueule, t’as compris ?
Alban le pousse si fort qu’il atterrit deux mètres plus loin, sur le cul. Il recule à même le sol, visiblement terrorisé. Les autres aussi s’écartent. Ils regardent Alban avec une crainte nouvelle. Leurs bouches cessent enfin de déverser la pourriture.
Alban prend son sac et s’éloigne. Soulagé.
Alban se leva. Il les dépassait tous d’une tête. Dans ses yeux, une violence inédite.
Il aurait voulu attraper Antoine par son blouson, le décoller du sol. Aurait voulu lui dire qu’il n’avait pas le droit d’insulter Aurore. Il aurait voulu les faire taire, de force.
Mais Alban ne fit rien de tout cela. Aucun mot ne sortit.
Comme une malédiction.
C’était au moment où il en avait le plus besoin que la parole se dérobait à lui.
Alban se leva, prit son sac et alla s’asseoir près du bureau des surveillants, là où, normalement, on le laisserait en paix. Il entendait encore les quolibets qui fusaient, tels des pétards du 14-Juillet. Chaque insulte pénétrait profondément son cœur pour s’y loger. À jamais.
Comme une balle de gros calibre.
Un jour, je les réduirai au silence.
Tous, jusqu’au dernier.
Jeudi 12 mai, 16 h 35
Alban regardait les paysages d’un œil absent. Aurore était assise près de lui. Le jeudi après-midi, ils prenaient le train ensemble. Ce fameux train de la Côte Bleue.
Aurore souriait bêtement, comme si elle avait eu une révélation.
— Qu’est-ce qui t’a… t’a… t’arrive ? demanda Alban. Tu as l’air joy…
— Joyeuse ? Je suis amoureuse, frérot… Amoureuse.
Alban sourit. Pourtant, à l’intérieur de son cœur, quelque chose venait de se briser net.
— C’est… qui ?
Elle lui adressa l’un de ses mystérieux sourires.
— Ça, tu n’as pas à le savoir.
— Allez… Dis-moi !
— Pas ce soir.
Alban admira la mer, agitée par un mistral fougueux. Il brancha ses écouteurs.
— Tu es fâché ?
— Non.
— Tu es content pour moi ? demanda encore sa sœur.
— Bien sûr. Mais j’espère que c’est quel… quel… quel… Un mec bien, quoi.
— Si je l’aime, tu l’aimeras aussi. Non ?
— Sans d… d… Sans doute.
Vendredi 13 mai, minuit passé
La plus belle journée de ma vie, je crois. Mais il y en aura d’autres, ce n’est que le début.
Il était 16 heures, je venais de quitter le lycée, je marchais dans la rue. Et Maxime est arrivé. Il était au volant de sa voiture, m’a invitée à monter. Comme dans un rêve. Parce que je crois bien qu’il n’était pas là par hasard. Je crois bien qu’il m’attendait.
On s’est arrêtés à l’Estaque, on a pris un verre ensemble, à la terrasse d’un bistrot. Je n’arrivais pas à croire que j’étais là, seule avec lui.
Il me dévorait des yeux, je me laissais manger. Et puis sa main a touché la mienne. Il m’a dit que je le troublais, qu’il ne cessait de penser à moi.
Je n’ai pas su quoi répondre. Comme Alban, je n’ai pas trouvé les mots. Sans doute parce qu’il m’impressionne. Parce que, lorsqu’il est près de moi, je ne suis plus la même. J’ai le sentiment d’être une gamine, une petite fille.
Nous sommes retournés dans sa voiture, et là, il m’a embrassée.
Puis il m’a raccompagnée jusque chez moi. Il s’est garé un peu loin de la maison, m’a à nouveau embrassée. Ses mains sur moi, c’était comme si deux tisons me brûlaient la peau. Jamais je n’avais ressenti ça.
Ma vie n’est plus au point mort.
Elle a un sens, à nouveau.
La vie est belle, finalement.
Dimanche 15 mai, 11 h 30
Les tuer tous.
N’en rater aucun.
N’avoir aucune pitié.
Le week-end, Alban avait l’autorisation de ses parents.
Jouer en réseau, sous un pseudo. Changer de peau, devenir un autre. Encore et toujours.
De toute façon, il était seul. Sa mère était de garde à l’hôpital et son père au commissariat. Quant à Aurore, elle était partie vers 10 heures, sans dire où elle allait.
Rejoindre son mec, aucun doute. Mais quel mec ? Alban se creusait la tête pour trouver l’identité de celui qui osait lui voler sa sœur. Qui osait poser ses sales pattes sur sa peau parfaite.
Est-ce qu’ils couchent ensemble ? Non, pas déjà… Ma sœur n’est pas comme ça. Elle ne coucherait pas avec un type qu’elle connaît à peine.
Alban abandonna la partie, trop préoccupé, pas assez concentré. Il s’allongea sur son lit défait, alluma un joint, écouta de la musique.
Alors, il partit. Si loin qu’il espéra ne jamais revenir…
Dimanche 15 mai, 23 heures
Ça y est. On a fait l’amour…
Je ne trouve pas les mots pour dire ce que je ressens. Ce que je vis.
C’est si différent des fois précédentes. De ce que j’ai pu connaître avant lui.
Il est si beau. Il est si… Non, je ne trouve pas les mots. Je ne suis plus capable d’écrire. Sans doute parce que le bonheur, contrairement à la douleur, n’a pas de mots. Pas de phrases.
Il se vit, il ne s’écrit pas.
Mardi 17 mai, 15 h 30
Cours de mathématiques.
Les probabilités.
Alban adorait ça. Il était le meilleur de sa classe.
Mais cet après-midi, Alban n’arrivait pas à se concentrer malgré les efforts de M. Legendre. Quoique lui non plus ne paraissait pas en grande forme. Il semblait avoir la tête ailleurs.
Les probabilités.
Quelle est la probabilité pour que ma sœur se soit fait sauter avant-hier ? Elle est grande. Immense, j’en ai peur.
Quand il l’avait vue rentrer le dimanche soir d’une journée soi-disant passée avec ses copines à la plage, il avait compris qu’elle revenait d’un rendez-vous avec lui. Avec ce type sans visage. Sans identité.
À ses yeux, il avait compris. Il avait senti son odeur sur elle. Un parfum d’homme.
Je suis sûr qu’elle a baisé avec ce salaud.
Il n’en avait pas dormi de la nuit.
Pourtant, elle en avait le droit.
Pourtant, jamais il ne l’avait vue si épanouie. Si belle. Si lumineuse.
La sonnerie mit fin aux probabilités, au grand soulagement de nombre d’élèves. Alban rangea ses affaires et quitta la salle non sans avoir salué M. Legendre.
Son idole, son mentor.
Il se dirigea vers les toilettes, qui puaient à des kilomètres. Il fit la queue, ses écouteurs sur les oreilles.
Écouter de la musique, toujours. Pour ne plus entendre le monde.
La peupler d’images. Pour dissimuler la réalité.
Dans la file d’attente, ses adorables petits camarades.
— Eh, le Gros !