— Oui monsieur. »
Voilà une commission qui ne l’embêtait pas. Il pourrait peut-être en profiter pour faire une autre tentative auprès de l’ex-officier Everett. Sans le pantalon, cette fois.
Big Jim passa une vitesse et commença à descendre lentement la côte, donnant des coups d’avertisseur quand les piétons ne s’écartaient pas assez vite à son gré.
À peine s’était-il engagé dans l’allée desservant l’hôtel de ville que l’Odyssey Green franchissait le carrefour en direction de la sortie de la ville. Il n’y avait plus de piétons, sur Upper Highland Street, et Linda accéléra rapidement. Thurston Marshall se mit à chanter « The Wheels on the Bus » et bientôt tous les enfants chantaient avec lui.
Linda, dont la terreur s’estompait tous les cent mètres qu’ajoutait le compteur journalier, se mit à son tour à chanter la comptine.
7
La Journée des Visiteurs est enfin arrivée à Chester’s Mill et une ambiance d’impatience excitée remplit tous ceux qui marchent sur la Route 119 en direction de la ferme Dinsmore, là où la manifestation organisée par Joe McClatchey a si mal tourné cinq jours seulement auparavant. Tous sont pleins d’espoir (même s’ils ne sont pas exactement heureux) en dépit de ce souvenir, en dépit aussi de la chaleur et de la puanteur de l’air. L’horizon est brouillé, au-delà du Dôme, et le ciel s’est assombri au-dessus des arbres, du fait de l’accumulation de particules de matière. C’est mieux lorsqu’on regarde à la verticale, mais tout de même pas parfait ; le bleu a pris une nuance jaunâtre, comme la cataracte qui recouvre l’œil d’un vieillard.
« C’est comme ça que le ciel était au-dessus des usines de pâte à papier dans les années 1970, quand elles tournaient à plein régime », commente Henrietta Clavard — la vieille dame qui a failli avoir le cul cassé. Elle propose un peu de son soda à Petra Searles, qui marche à côté d’elle.
« Non, merci, répond Petra. J’ai de l’eau.
— Elle serait pas aussi coupée à la vodka ? demande Henrietta. Parce que la mienne, si. Moitié-moitié, ma belle. J’appelle ça un Canada Dry Rocket. »
Petra sort sa bouteille et prend une grande rasade. « Ouais ! » dit-elle.
Henrietta opine très sérieusement du chef. « Oui madame. C’est pas un cocktail, mais ça met tout de même de bonne humeur. »
Nombre de pèlerins ont préparé des panneaux qu’ils brandiront à l’intention de leurs visiteurs du monde extérieur (et devant les caméras, bien sûr), comme le public soigneusement briefé d’une émission de télé matinale. Mais tous les panneaux, dans les émissions de télé matinales, sont uniformément joyeux. Ici, la plupart ne le sont pas. Certains, qui remontent à la manif du dimanche précédent, disent À BAS LE POUVOIR et LAISSEZ-NOUS SORTIR, BON DIEU ! Il y en a de nouveaux : UNE EXPÉRIENCE DU GOUVERNEMENT — POURQUOI ? ARRÊTEZ LES MENSONGES, et NOUS SOMMES DES ÊTRES HUMAINS, PAS DES COBAYES. Sur celui de Johnny Carver on lit : AU NOM DE DIEU ARRÊTEZ CE QUE VOUS FAITES AVANT QU’IL SOIT TROP TARD ! ! Frieda Morrison demande avec passion, sinon sans faute : POUR LESQUELS CRIMES ON CRÈVENT ? Le panneau de Bruce Yardley est le seul à présenter une note entièrement positive. Au bout d’un bâton mesurant bien deux mètres vingt (brandi, il dépassera tous les autres) et entouré d’un papier crépon bleu, on peut lire : BONJOUR PAPA ET MAMAN À CLEVELAND ! JE VOUS AIME !
Neuf ou dix font référence aux Écritures. Bonnie Morrell, l’épouse du propriétaire de la scierie, proclame haut et fort : NE LEUR PARDONNEZ PAS PARCE QU’ILS SAVENT CE QU’ILS FONT ! Et Trina Cale a écrit : LE SEIGNEUR EST MON BERGER sous un dessin qui représente sans doute un mouton, mais ce n’est pas évident.
Donnie Baribeau a simplement écrit : PRIEZ POUR NOUS.
Marta Edmunds, la femme qui garde parfois les enfants des Everett, n’est pas parmi les pèlerins. Son ex-mari habite à South Portland, mais il n’y a guère de chances qu’il vienne, et qu’est-ce qu’elle pourrait lui raconter ? Tu es en retard pour ma pension alimentaire, espèce de branleur ? Elle part pour la Little Bitch Road, et non pour la 119. L’avantage est qu’elle n’est pas obligée de s’y rendre à pied. Elle prend son Acura (la clim branchée à fond). Sa destination est la coquette petite maison dans laquelle Clayton Brassey passe les dernières années de sa vie. C’est son arrière-grand-oncle, ou un truc comme ça, et si elle n’est pas sûre de la réalité ou du degré de leur parenté, elle sait, en revanche, qu’il possède un générateur. S’il fonctionne encore, elle pourra regarder la télé. Elle s’assurera par la même occasion qu’Oncle Clayt va bien — enfin, aussi bien qu’on peut aller quand on a cent cinq ans et la cervelle comme du fromage blanc.
Il ne va pas bien. Clayton Brassey a renoncé au titre de résident le plus âgé de Chester’s Mill. Il est assis dans son fauteuil préféré, son urinoir en porcelaine ébréché sur les genoux, The Boston Post Cane, posé à côté contre le mur, froid comme un glaçon. Aucun signe de Nell Toomey, son arrière-arrière-petite-fille et la principale garde-malade du centenaire ; elle est partie pour le Dôme avec son frère et sa belle-sœur.
Marta dit : « Oh, tonton — je suis désolée, mais ton heure était probablement venue. »
Elle se rend dans la chambre, prend un drap propre dans le placard et le jette sur le vieil homme. Du coup, il a l’air d’un meuble recouvert dans une maison abandonnée. Marta entend le générateur ronronner à l’arrière de la maison et se dit après tout. Elle branche la télé, passe sur CNN et s’assied sur le canapé. Les images qu’elle voit alors lui font presque oublier qu’elle tient compagnie à un cadavre.
Il s’agit d’une vue aérienne prise avec un téléobjectif puissant, depuis un hélicoptère en vol stationnaire au-dessus du marché aux puces de Motton, là où les cars des visiteurs se gareront. Les premiers arrivants, côté intérieur du Dôme, sont déjà sur place. Derrière eux, la foule des pèlerins, occupant entièrement la route à deux voies, s’étire jusqu’au Food City. La ressemblance avec des colonnes de fourmis est frappante.
Un journaliste parle à toute vitesse, utilisant des termes comme merveilleux, stupéfiant. La seconde fois qu’il ditje n’ai jamais rien vu de pareil, Marta coupe le son en pensant, personne n’a jamais rien vu de pareil, espèce de débile. Elle se demande si elle ne va pas aller dans la cuisine voir s’il n’y aurait pas quelque chose à manger (c’est peut-être mal, avec un cadavre dans la pièce, mais bon sang, elle a faim), quand l’écran se sépare en deux. Sur la partie gauche, un autre hélicoptère suit les files de cars qui quittent Castle Rock et la bande défilante, au bas de l’écran, annonce : LES VISITEURS VONT ARRIVER PEU APRÈS DIX HEURES.
Elle a le temps de se préparer un petit quelque chose, en fin de compte. Elle trouve des crackers, du beurre de cacahuètes et — mieux encore — trois bouteilles de bière bien fraîches. Elle rapporte le tout dans le séjour, sur un plateau, et s’installe. « Merci, tonton », dit-elle.
Même avec le son coupé (surtout avec le son coupé), la juxtaposition des images est fascinante, hypnotique. Tandis que sa première bière produit (joyeusement !) son effet, Marta prend conscience que c’est comme si elle attendait qu’une force irrésistible se heurte à un objet inamovible et se demande s’il y aura une explosion au moment du contact.
Non loin du rassemblement, sur le tertre où il a creusé la tombe de son père, Ollie Dinsmore s’appuie sur sa pelle et regarde les gens arriver : deux cents personnes, puis quatre cents, puis huit cents. Huit cents au moins. Il voit une femme qui porte un bébé sur son dos, à l’indienne, et se demande si elle n’est pas folle d’amener un enfant aussi petit dans cette chaleur, sans même lui avoir mis un chapeau sur la tête. Les prisonniers de Chester’s Mill se tiennent sous le soleil embrumé, tournés vers le Dôme, attendant avec anxiété l’arrivée des cars. Ollie se dit que le retour sera laborieux et triste lorsque toute cette agitation sera retombée. Refaire tout le chemin jusqu’en ville dans la chaleur d’étuve de l’après-midi… Puis il retourne à son travail.