18
Le premier conseiller de Chester’s Mill se jeta sur la méth comme une grenouille sur des mouches.
Il y avait, derrière la rangée des fourneaux, un vieux canapé élimé ; c’est là qu’Andy et Chef Bushey s’assirent, sous une image du Christ à moto (titre : Ta route invisible, mon pote), pour se passer la pipe. Quand elle brûle, la méth dégage une odeur de pisse de trois jours dans un pot de chambre, mais après sa première et hésitante bouffée, Andy fut convaincu que le Chef avait raison : en vendre était peut-être l’œuvre de Satan, mais le truc lui-même ne pouvait être que celle de Dieu. D’un seul coup, le monde lui apparut sous un jour exquis, paré d’un délicat tremblement, quelque chose qu’il n’avait jamais vu. Son rythme cardiaque s’accéléra, les vaisseaux sanguins de son cou se dilatèrent en câbles pulsatiles, ses gencives se mirent à le picoter et ses couilles à se contracter de la manière la plus délicieusement adolescente. Mieux que tout cela, l’accablement — qui jusqu’ici, avait pesé sur ses épaules et embrouillé ses pensées — disparut. Il se sentait capable de déplacer des montagnes à l’aide d’une seule brouette.
« Dans le jardin d’Éden il y avait un arbre », dit le Chef en lui passant la pipe. Des volutes d’une fumée verte en montaient des deux extrémités. « L’arbre du Bien et du Mal. Tu connais cette connerie ?
— Oui. C’est dans la Bible.
— Un peu, mon couillon. Et sur cet arbre, il y avait une pomme.
— Ouais, ouais. » Andy prit une bouffée minuscule. Il en aurait bien pris davantage — il aurait voulu tout inhaler — mais il craignait qu’en inspirant à fond sa tête ne bondisse de son cou et ne se mette à zigzaguer dans le labo comme une fusée, suivie d’une traînée de feu.
« La chair de cette pomme est la Vérité, et la peau de cette pomme est la méth », dit le Chef.
Andy le regarda. « C’est stupéfiant. »
Le Chef acquiesça. « Oui, Sanders, c’est le cas de le dire, stupéfiant. » Il reprit la pipe. « C’est pas du bon shit, ça ?
— Un shit fabuleux.
— Le Christ revient pour Halloween. Peut-être même quelques jours avant ; j’peux pas dire. C’est déjà la saison de Halloween, tu sais. La saison de la foutue sorcière. » Il tendit la pipe à Andy, puis leva la main qui tenait toujours la commande. « Tu vois ça ? Là-bas au bout, au-dessus de la porte de la remise ? »
Andy regarda. « Quoi ? Ce truc blanc ? On dirait de l’argile.
— Ce n’est pas de l’argile, Sanders. C’est le corps du Christ.
— C’est quoi, ces fils qui en sortent ?
— Des vaisseaux dans lesquels court le sang du Christ. »
Andy réfléchit et trouva la chose tout à fait brillante. « Bien. » Il réfléchit encore un peu. « Je t’aime, Phil — Chef, je veux dire. Je suis content d’être venu.
— Moi aussi. Écoute. T’aurais pas envie d’aller faire un tour ? J’ai bien une voiture ici, quelque part — je crois —, mais j’ai un peu la tremblote.
— Bien sûr. »
Il se leva. Le monde vacilla pendant une seconde ou deux puis redevint stable. « Où tu veux aller ? »
Le Chef le lui dit.
19
Au bureau de la réception, Ginny Tomlinson dormait, la tête posée sur la couverture de People — où l’on voyait Brad Pitt et Angelina Jolie s’ébattre dans les vagues, sur l’une de ces îles sexy où des serveurs vous apportent des boissons surmontées de petits parasols en papier. Quand elle se réveilla à deux heures moins le quart du matin, le mercredi, une apparition se tenait devant elle : un individu de haute taille, décharné, aux yeux enfoncés dans les orbites, aux cheveux pointant dans toutes les directions. Il portait un T-shirt de WCIK et les jeans qui flottaient sur ses hanches maigres menaçaient de tomber. Elle crut tout d’abord qu’elle faisait un cauchemar mettant en scène des morts vivants, puis son odeur lui parvint. Jamais un rêve n’aurait pu sentir aussi mauvais.
« Je suis Phil Bushey, déclara l’apparition. Je suis venu chercher le corps de ma femme. Je vais l’enterrer. Montrez-moi où il est. »
Ginny ne discuta pas. Elle lui aurait donné tous les cadavres, rien que pour être débarrassée de lui. Ils passèrent devant Gina Buffalino qui, debout à côté d’une civière, regardait le Chef, pâle d’appréhension. Quand il se tourna vers elle, elle se recroquevilla sur place.
« T’as ton costume de Halloween, petite ? lui demanda le Chef.
— Oui…
— Et ce sera quoi ?
— Glinda, chevrota l’adolescente. Mais je n’irai pas à la soirée, j’en ai peur. C’est à Motton.
— Moi, j’irai en Jésus », dit le Chef. Il suivit Ginny, fantôme malpropre en baskets pourrissantes. Puis il se retourna. Son regard était vide. « Et j’suis furax, j’te dis pas. »
20
Chef Bushey sortit de l’hôpital dix minutes plus tard, tenant dans ses bras le corps de Sammy enroulé dans un linceul. Un pied nu, le vernis rose écaillé des ongles de ses orteils, oscillait au rythme de ses pas. Ginny lui tint la porte. Elle ne chercha pas à voir qui était au volant de la voiture dont le moteur tournait au ralenti, et Andy lui en fut vaguement reconnaissant. Il attendit que l’infirmière eût disparu à l’intérieur, descendit et ouvrit l’une des portières arrière pour le Chef, lequel manipulait son fardeau avec facilité, pour quelqu’un qui n’avait plus que la peau sur les os. La méth donne peut-être des forces, aussi, pensa Andy. Dans ce cas, les siennes n’étaient pas brillantes. La dépression revenait, insidieuse. L’accablement de même.
« Très bien, dit le Chef. Roule. Mais rends-moi d’abord ça. »
Il avait confié la télécommande du garage à Andy, qui la lui rendit. « On va au salon funéraire ? »
Chef Bushey le regarda comme s’il était fou. « On retourne à la station de radio. C’est là que va venir le Christ en premier, quand Il reviendra.
— Pour Halloween.
— Tout juste. Ou peut-être avant. En attendant, veux-tu m’aider à enterrer cette enfant de Dieu ?
— Bien sûr, dit Andy, avant d’ajouter, timidement : On pourrait peut-être fumer un peu avant, non ? »
Le Chef éclata de rire et tapa Andy sur l’épaule. « Ça te plaît, pas vrai ? Je savais que t’aimerais ça.
— Un médicament contre la mélancolie.
— Tout juste, mon frère. Tout juste. »
21
Barbie, allongé sur sa couchette, attendait l’aube et ce qui allait venir après. Il s’était entraîné, en Irak, à ne pas s’inquiéter de ce qui allait venir après et, même si c’était un savoir-faire imparfait, dans le meilleur des cas, il en avait la maîtrise — dans une certaine mesure. En fin de compte, il n’y avait que deux règles pour vivre avec la peur (il avait fini par admettre que dominer sa peur était un mythe), et il se les répétait pendant qu’il attendait.
Je dois accepter les choses sur lesquelles je n’ai aucun contrôle.
Je dois transformer l’adversité en avantage pour moi.
La seconde règle signifiait qu’il fallait prendre le plus grand soin de ses ressources et faire des projets en les ayant toujours à l’esprit.
Or il disposait d’une ressource, enfouie dans son matelas : son couteau suisse. C’était un petit modèle, avec seulement deux lames, mais même la plus petite suffisait à trancher la gorge d’un homme. C’était une chance extraordinaire de l’avoir, et il en était conscient.