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Quelles qu’aient été les règles de détention instituées par Howard Perkins, le respect de celles-ci avait disparu avec sa mort et l’ascension de Peter Randolph. Les chocs subis par la ville depuis les quatre derniers jours auraient déstabilisé n’importe quel département de police, supposait Barbie, mais il y avait bien plus. En résumé, Randolph était à la fois stupide et négligent et, dans toutes les bureaucraties, les subordonnés ont tendance à prendre exemple sur l’homme qui trône au sommet de la hiérarchie.

On lui avait pris ses empreintes et on l’avait photographié, mais il s’était passé cinq heures pleines avant que Henry Morrison, l’air fatigué et écœuré, ne descende au sous-sol. Il s’était arrêté à deux mètres de la cellule de Barbie. Largement hors de portée.

« Oublié quelque chose, peut-être ? demanda Barbie.

— Vide tes poches et pousse tout ce qu’il y a dedans dans le corridor, répondit Henry. Ensuite, enlève ton pantalon et passe-le à travers les barreaux.

— Si j’obéis, est-ce que je pourrai avoir autre chose à boire que l’eau des toilettes ?

— Qu’est-ce que tu racontes ? Junior t’a apporté de l’eau. Je l’ai vu.

— Il l’avait salée.

— Exact. Absolument. » Henry avait cependant paru hésiter. Il y avait peut-être en lui un reste d’humanité. « Fais ce que je te dis, Barbie. Barbara, je veux dire. »

Barbie avait vidé ses poches : portefeuille, clefs, pièces, quelques billets, la médaille de saint Christophe qui lui servait de porte-bonheur. À ce moment-là, le couteau suisse était depuis longtemps planqué sous le matelas. « Tu pourras encore m’appeler Barbie lorsque vous me passerez la corde au cou, si tu veux. C’est ça qu’a prévu Rennie ? La pendaison ? Ou bien le peloton d’exécution ?

— Ferme-la et passe-moi ton pantalon. Ton T-shirt aussi. »

Il se la jouait gros dur, mais Barbie le trouvait plus hésitant que jamais. C’était bien. Un début.

Deux des nouveaux flics ados étaient descendus avec lui. L’un d’eux tenait une bombe lacrymo ; l’autre un Taser. « Un coup de main, officier Morrison ?

— Non, mais vous n’avez qu’à attendre au pied de l’escalier et ouvrir l’œil jusqu’à ce que j’aie fini, avait répondu Henry.

— Je n’ai tué personne, déclara Barbie, parlant d’un ton calme dans lequel il avait mis toute la sincérité possible. Et quelque chose me dit que tu le sais.

— Ce que je sais, c’est que tu ferais mieux de la fermer, à moins que tu veuilles un coup de Taser. »

Le flic avait fouillé les vêtements mais pas demandé à Barbie d’enlever ses sous-vêtements ni d’écarter les jambes, penché en avant. Procédure tardive et sommaire, mais Barbie lui accorda quelques points pour le seul fait d’y avoir pensé — il avait été le seul.

Sa fouille terminée, Henry avait renvoyé d’un coup de pied le jean, poches retournées et ceinture confisquée, à travers les barreaux.

« Je peux avoir mon saint Christophe ?

— Non.

— Réfléchis un peu, Henry ? Qu’est-ce que tu veux que…

— La ferme. »

Morrison était passé entre les deux flics ados, tête basse, tenant les objets personnels de Barbie à la main. Les ados lui avaient emboîté le pas, l’un d’eux prenant le temps de sourire à Barbie tout en passant un doigt à hauteur de sa gorge.

Depuis lors il s’était retrouvé seul, n’ayant rien à faire, sinon rester étendu sur sa couchette et regarder la petite imposte (en verre cathédrale armé) en attendant que pointe l’aube et en se demandant s’ils avaient vraiment l’intention de le faire passer par la baignoire, ou si Searles n’avait fait que lui monter le bourrichon. Si jamais ils essayaient et se montraient aussi incompétents que pour l’arrestation, ils avaient toutes les chances de le noyer.

Il se demanda aussi si quelqu’un n’allait pas venir avant le lever du jour. Quelqu’un avec une clef. Quelqu’un qui se tiendrait un peu trop près des barreaux. Avec le couteau, il n’était pas complètement exclu qu’il puisse s’évader ; mais une fois le jour levé, ça le deviendrait. Il aurait peut-être dû essayer sur Junior, lorsque celui-ci lui avait passé le verre d’eau salée entre les barreaux… Sauf que l’envie de se servir de son arme démangeait Junior. Ç’aurait été prendre un très grand risque, et Barbie n’était pas désespéré à ce point. Du moins, pas encore.

Sans compter que… où pourrais-je aller ?

Et même s’il parvenait à s’évader et à disparaître, il risquait de laisser ses amis face à un monde de souffrances. Après avoir été « interrogés » par des flics comme Melvin ou Junior, ils pourraient finir par voir dans le Dôme le dernier de leurs problèmes. Big Jim était à présent en selle, et quand des types comme lui chevauchaient, ils avaient tendance à jouer brutalement des éperons. Parfois jusqu’à ce que le cheval s’effondre sous eux.

Barbie tomba dans un sommeil léger et agité. Il rêva de la blonde dans le pick-up Ford. Il rêva qu’elle s’arrêtait pour le prendre à bord et qu’ils quittaient Chester’s Mill juste à temps. Elle commençait à déboutonner sa blouse et à exhiber les bonnets d’un soutien-gorge couleur lavande lorsqu’une voix lança : « Hé, bâton merdeux, debout là-d’dans. »

22

Jackie Wettington passa la nuit dans la maison des Everett. La chambre d’amis était confortable et les fillettes se tenaient tranquilles, cependant elle n’arrivait pas à dormir. À quatre heures, ce matin-là, elle avait décidé de ce qu’il fallait faire. Elle en comprenait les risques ; elle comprenait aussi qu’il ne lui était pas tolérable de laisser Barbie dans une cellule au sous-sol du poste de police. Si elle avait été en mesure de prendre l’initiative et de former un groupe de « résistants » — ou simplement de lancer une enquête vraiment sérieuse sur les meurtres —, elle s’y serait déjà mise. Toutefois, elle se connaissait trop bien pour seulement s’y attarder. Elle avait été à la hauteur de ses responsabilités à Guam et en Allemagne — ce qui s’était résumé à virer des soldats ivres des bars, à poursuivre ceux qui manqueraient à l’appel et à faire le ménage après les accidents de voiture sur la base — mais ce qui se passait en ce moment à Chester’s Mill dépassait largement les capacités d’un sergent-chef. Ou de la seule femme flic à plein temps travaillant avec une bande de péquenots qui l’appelaient Officier Deux-Obus dans son dos. Et qui croyaient, en plus, qu’elle ne le savait pas. Mais en ce moment le sexisme ado-ras-des-pâquerettes était le moindre de ses soucis. Il fallait mettre un terme à cette affaire, et Dale Barbara était l’homme qu’avait choisi le président des États-Unis pour cela. Mais même le bon plaisir du commandant en chef n’était pas le plus important. La règle numéro un était qu’on n’abandonnait jamais personne. Une règle sacrée, un réflexe.

Première chose : que Barbie sache qu’il n’était pas seul. Cela lui permettrait de dresser des plans.

Lorsque Linda descendit dans la cuisine en chemise de nuit, à cinq heures, les premières lueurs du jour filtraient à travers les fenêtres, révélant des arbres et des buissons d’une immobilité absolue. Il n’y avait pas le moindre souffle d’air.

« J’ai besoin d’un Tupperware, lui dit Jackie. Un bol. Petit et opaque. As-tu quelque chose comme ça ?

— Bien sûr, mais pourquoi ?

— Parce que nous allons apporter son petit déjeuner à Dale Barbara. Des céréales. Et nous allons mettre un mot au fond.

— Mais qu’est-ce que tu racontes, Jackie ? Je ne peux pas faire ça. J’ai des gosses.

— Je sais. Mais je ne peux pas le faire seule, car ils ne me laisseront pas descendre si personne ne m’accompagne. Si j’étais un homme, peut-être, mais pas avec cet équipement. » Elle montra ses seins. « J’ai besoin de toi.