— Mais tu vas mieux.
— Un peu. Je commence à me dire que je vais m’en sortir. Tu es la bienvenue ici, Julia, mais je crois que tu devrais trouver un foyer plus agréable. L’odeur est…
— On pourra régler cette question d’odeur. On ira chercher un ventilateur sur piles au Burpee’s. Si ton offre d’une chambre est sérieuse, Horace compris, je l’accepte. Une personne qui tente de se débarrasser d’une addiction ne devrait jamais le faire seule.
— Je ne crois pas qu’il y ait une autre façon de s’y prendre.
— Tu sais ce que je veux dire. Pourquoi maintenant ?
— Parce que pour la première fois depuis que j’ai été élue, cette ville a peut-être besoin de moi. Et parce que Jim Rennie m’a menacée de me priver de pilules si je ne le soutenais pas. »
Horace se désintéressa de la suite. Il était beaucoup plus attiré par une odeur qui parvenait à sa truffe sensible depuis un recoin situé entre l’angle du mur et le canapé. C’était sur ce canapé qu’Andrea aimait s’asseoir en des jours meilleurs (quoique nettement plus comateux) pour regarder des émissions comme The Hunted Ones (habile suite de Lost), Dancing with the Stars, ou parfois un film sur HBO. Les soirs de film, elle se préparait en général du pop-corn dans le micro-ondes. Elle posait le bol sur la tablette d’angle. Et comme les shootés ont des gestes approximatifs, des grains de pop-corn avaient roulés sous la table. Voilà ce que sentait Horace.
Laissant jacasser les femmes, il se glissa sous la petite table. L’espace était étroit, mais la tablette constituait une sorte de pont naturel et il n’était pas gros, en particulier depuis qu’il était abonné à la version canine du régime Weight Watchers. Les premiers grains de maïs soufflé se trouvaient juste derrière l’enveloppe en papier kraft du dossier VADOR. Horace avait même les pattes posées sur le nom de sa maîtresse (inscrit de l’écriture soignée de Brenda Perkins) et il approchait des premiers grains d’un magot étonnamment copieux lorsque Julia et Andrea revinrent dans le séjour.
Une voix de femme dit : Apporte-lui ça.
Horace leva la tête, oreilles dressées. Ce n’était ni la voix de Julia, ni celle de l’autre femme, mais la voix d’une morte. Horace, comme tous les chiens, entendait souvent la voix des morts et voyait même parfois ceux-ci. Les morts étaient partout, mais les vivants ne pouvaient pas plus les voir qu’ils ne pouvaient sentir la plupart des milliers d’effluves qui les entouraient à chaque instant de la journée.
Apporte ça à Julia, elle en a besoin, c’est à elle.
C’était ridicule. Jamais Julia ne mangerait quelque chose qui avait séjourné dans sa gueule — Horace le savait de longue expérience. Même s’il sortait le pop-corn en le poussant de son museau, elle ne le mangerait pas. C’était de la nourriture pour humains, mais aussi de la nourriture tombée au sol.
Non, pas le pop-corn. Le…
« Horace ? » demanda Julia du ton sévère qui lui signalait qu’il faisait une bêtise — genre oh, le vilain chien, tu sais bien que bla-bla-bla. « Qu’est-ce que tu fabriques là-dessous ? Sors de là. »
Horace repartit en marche arrière. Il lui adressa son sourire le plus charmant — hou là là, Julia, c’est fou ce que je t’aime — en espérant ne pas avoir un bout de pop-corn collé à la truffe. Il avait pu en avaler quelques-uns, mais il était sûr qu’il en restait un sacré tas.
« Est-ce que tu as mangé quelque chose ? »
Horace s’assit et la regarda avec l’expression d’adoration de circonstance. Adoration qu’il éprouvait ; il aimait beaucoup Julia.
« Je pense que la question serait plutôt, qu’est-ce que tu as encore mangé ? » Elle se pencha pour regarder sous la tablette.
Mais elle n’acheva pas son mouvement ; l’autre femme se mit à émettre des bruits de gorge caractéristiques. Elle serra ses bras contre son corps pour arrêter de trembler, mais en vain. Son odeur changea et Horace comprit qu’elle allait vomir. Il l’étudia attentivement. Parfois, il y avait de bonnes choses dans le dégueulis des gens.
« Andi ? demanda Julia. Ça va ? »
Question stupide, pensa Horace.Tu ne sens pas son odeur ? Mais ça aussi, c’était une question stupide. Julia arrivait à peine à se sentir elle-même quand elle transpirait.
« Oui. Non. Je n’aurais pas dû manger ce pain aux raisins. Je crois que je vais… » Elle se précipita hors de la pièce. Pour ajouter encore une couche aux odeurs qui venaient du coin pipi-caca, supposa-t-il. Julia la suivit. Un instant, Horace hésita à se glisser de nouveau sous la tablette, mais il avait senti l’odeur de l’inquiétude sur Julia et il se précipita à sa suite.
Il avait tout oublié de la voix de la morte.
3
Rusty appela Claire McClatchey depuis la voiture. Il était tôt, mais elle répondit dès la première sonnerie, ce qui ne l’étonna pas. Personne ne dormait bien à Chester’s Mill, ces temps-ci, du moins sans assistance pharmacologique.
Elle assura que Joe et ses amis seraient à huit heures et demie au plus tard à la maison, précisant qu’elle irait elle-même les chercher, si nécessaire. Baissant la voix, elle ajouta : « Je crois que Joe en pince pour la petite Calvert.
— Il serait bien bête de s’en priver.
— Est-ce que vous allez les amener là-bas ?
— Oui, mais pas dans la zone où les radiations sont fortes. Je vous le promets, Mrs McClatchey.
— Claire. Si je dois vous laisser mon fils vous accompagner dans un coin où il semble que des animaux se soient suicidés, autant s’appeler par notre petit nom, hein ?
— Vous faites venir Benny et Norrie chez vous et je vous promets de veiller sur eux pendant notre petite balade. Ça vous va ? »
Claire répondit que oui. Cinq minutes après avoir raccroché, Rusty quittait une Motton Road étrangement déserte pour s’engager dans Drummond Lane, rue courte où se trouvaient cependant quelques-unes des plus belles maisons d’Eastchester. La plus somptueuse de toutes était celle où on lisait BURPEE sur la boîte aux lettres. Rusty se retrouva rapidement dans la cuisine de cette maison, devant un bon café chaud (le générateur de Burpee tournait encore), en compagnie de Romeo et de sa femme, Michela. Ils étaient pâles et faisaient une tête sinistre. Romeo était habillé, Michela encore en robe d’intérieur.
« Vous pensez que ce type, ce Barbie, a tué Brenda ? demanda Rommie. Parce que s’il l’a fait, mon ami, je vais le descendre moi-même. »
Michela lui posa une main sur le bras. « Ne dis pas de bêtises, chéri.
— Non, je ne le pense pas, répondit Rusty. Ce que je pense, c’est qu’il est victime d’un coup monté. Mais si jamais vous l’ébruitiez, nous pourrions tous avoir des ennuis.
— Rommie a toujours adoré cette femme. » Michela souriait, mais il y avait de la glace dans sa voix. « Des fois, je me disais qu’il l’aimait plus que moi. »
Rommie ne confirma ni ne nia — fit comme s’il n’avait rien entendu. Il se pencha vers Rusty, avec une intensité nouvelle dans ses yeux bruns. « De quoi vous voulez parler, doc ? Quel coup monté ?
— Je préfère n’en rien dire pour le moment. Je suis d’ailleurs ici pour une autre affaire. J’ai bien peur qu’elle soit aussi secrète.
— Dans ce cas, j’aime autant ne pas être au courant », dit Michela.
Elle quitta la pièce en emportant son café.
« J’suis pas sûr qu’elle sera très caressante ce soir, fit observer Rommie.