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Mais lorsqu’il émergea de l’abri de la grange et que la lumière lança son éclair à moins de quarante mètres de lui, l’aiguille ne bougea pas. Cela paraissait impossible — si, du moins, il y avait un rapport entre la lumière et les radiations. Il ne voyait qu’une explication : le générateur créait une ceinture de radiations pour décourager d’éventuels curieux, comme lui-même. Pour se protéger. Il en allait peut-être de même pour la sensation de tournis qu’il avait éprouvée et qui allait jusqu’à la perte de conscience chez les enfants. Simple protection, comme les aiguilles d’un porc-épic ou les effluves malodorants d’une mouffette.

Mais n’est-ce pas plus vraisemblablement le compteur qui déraille ? Tu pourrais être en train de te prendre une dose mortelle de rayons gamma. Ce foutu appareil est une relique de la guerre froide.

Lorsqu’il s’approcha des limites du verger, cependant, Rusty aperçut un écureuil ; l’animal fila dans l’herbe et alla se réfugier dans un arbre. Il s’arrêta sur une branche qui ployait sous le poids des fruits non cueillis, observant l’intrus à deux jambes en contrebas, l’œil brillant, la queue bien touffue. Il paraissait se porter comme un charme, et on ne voyait aucun cadavre d’animal dans l’herbe, pas plus que dans les allées envahies de végétation entre les arbres : aucun suicide et probablement pas de victimes des radiations non plus.

Il était à présent très près de la source de la lumière ; les éclairs réguliers avaient un tel éclat qu’il fermait chaque fois presque complètement les yeux. Il avait l’impression que l’univers s’étendait à ses pieds, sur sa droite. Il voyait la ville, réduite à la dimension d’un jouet, qui s’étendait à six kilomètres de là ; le réseau des rues ; le clocher de la Congo ; le scintillement des quelques voitures qui se déplaçaient. Il identifia sans peine la structure en brique de faible hauteur de l’hôpital Catherine-Russell et, loin à l’ouest, vit la souillure noire à l’endroit où avait frappé le missile. Elle restait suspendue là, comme un grain de beauté sur la joue de la journée. Le ciel, au-dessus de sa tête, était d’un bleu délavé ; mais à l’horizon, il prenait une nuance jaunâtre malsaine. Il avait la quasi-certitude que cette coloration était due à la pollution — les mêmes saletés que celles qui avaient rendu les étoiles roses —, mais il soupçonnait qu’une bonne partie n’était rien de plus sinistre que les pollens d’automne restés collés sur la paroi invisible du Dôme.

Il reprit sa progression. Plus il resterait de temps ici — en particulier dans ce secteur, où il n’était plus visible —, plus il allait rendre ses amis nerveux. Il avait prévu de se rendre directement à la source de la lumière, mais avant cela, il décida de sortir du verger et de s’avancer jusqu’au bord de la pente. De là, il put les voir, réduits à de simples points. Il posa le compteur Geiger par terre, puis agita lentement les deux bras au-dessus de sa tête pour montrer que tout allait bien. Ils firent de même.

« D’accord », dit-il. Dans ses gants épais, ses mains étaient poisseuses de sueur. « Voyons voir ce que nous avons là. »

16

C’était l’heure de la collation à l’East Street Grammar School. Judy et Janelle Everett étaient assises au fond de la cour de récréation en compagnie de leur amie Deanna Carver qui, à six ans, cadrait parfaitement avec les petites J, sur le plan de l’âge. Deanna portait un petit bandeau bleu autour de la manche gauche de son T-shirt. Elle avait tenu à ce que Carrie le lui attache avant de partir pour l’école, afin d’être comme ses parents.

« C’est pour quoi ? lui demanda Janelle.

— Ça veut dire que j’aime la police, répondit Deanna en mâchonnant son Fruit Roll-Up.

— J’en voudrais un, dit Judy, mais jaune. »

Elle prononça le mot avec soin. Petite, elle avait eu du mal avec le j.

« Il peut pas être jaune, seulement bleu, répondit Deanna. Qu’est-ce que c’est bon, ces Roll-Up. Je voudrais en manger un million.

— Tu deviendrais grosse, répliqua Janelle. Tu exploserais ! »

Ce qui les fit pouffer de rire. Elles gardèrent ensuite quelques instants le silence, regardant les plus grands, les deux J grignotant leurs crackers au beurre de cacahuètes. Quelques filles jouaient à la marelle. Des garçons escaladaient les jeux de barres, et miss Goldstone poussait les jumelles Pruitt sur la balançoire. Mrs Vanedestine avait organisé une partie de ballon.

Tout paraissait parfaitement normal, songeait Janelle, et pourtant rien n’était normal. Personne ne criait, personne ne pleurait à cause d’un genou écorché, Mindy et Mandy Pruitt ne réclamaient pas l’admiration de miss Goldstone pour leurs coiffures symétriques. Tout le monde faisait semblant de croire qu’il était l’heure de la récré, adultes y compris. Et les gens — tous les gens, elle la première — ne cessaient de jeter des coups d’œil vers le ciel qui aurait dû être bleu et ne l’était pas — loin s’en fallait.

Mais ce n’était pas le pire. Le pire — depuis ses crises — était la certitude suffocante que quelque chose de terrible allait se passer.

Deanna reprit la parole : « Je devais me déguiser en Petite Sirène pour Halloween, mais j’ai plus envie. Je me déguiserai pas. Je ne veux pas sortir. J’ai peur de Halloween.

— Tu as fait un mauvais rêve ? lui demanda Janelle.

— Oui. » Deanna lui tendit son Fruit Roll-Up. « Tu veux le reste ? J’ai pas aussi faim que je croyais.

— Non », dit Janelle, qui n’avait même pas envie de finir ses crackers, ce qui ne lui ressemblait pas.

Judy, elle, avait à peine mangé la moitié du sien. Janelle se souvint de la fois où elle avait vu Audrey coincer une souris dans leur garage. Comment la chienne avait aboyé et s’était jetée sur la souris chaque fois que celle-ci essayait de fuir l’angle dans lequel elle était réfugiée. Le spectacle l’avait attristée. Elle avait appelé sa mère pour qu’elle fasse sortir Audrey et l’empêche de croquer la petite souris. Maman avait ri, mais l’avait fait.

C’étaient maintenant eux les souris. Janelle avait oublié presque tout des rêves qu’elle avait eus pendant ses crises, mais elle savait au moins cela. C’était eux, maintenant, qui se trouvaient acculés dans un coin.

« Je vais rester à la maison », disait Deanna. Une larme grossit dans son œil gauche, brillante, claire, parfaite. « Rester à la maison pendant tout Halloween. J’viendrai même pas à l’école. J’veux pas. Personne pourra m’obliger. »

Mrs Vanedestine quitta la partie de ballon pour aller sonner la cloche, mais aucune des trois filles ne se leva tout de suite.

« C’est déjà Halloween, fit observer Judy. Regardez. » Elle montra du doigt, de l’autre côté de la rue, une citrouille qui décorait le porche des Wheeler. « Et là. » Cette fois-ci, elle montrait des fantômes en carton, de part et d’autre de l’entrée de la poste. « Et là. »

Son doigt s’était tendu vers la pelouse, devant la bibliothèque. Lissa Jamieson y avait dressé un épouvantail de sa fabrication. Elle avait certainement cherché à être amusante, mais ce qui amuse les adultes fait parfois peur aux enfants, et Janelle eut l’impression que l’épouvantail de la bibliothèque pourrait bien lui rendre visite cette nuit, quand elle serait étendue dans le noir et chercherait le sommeil.