— Est-il possible que vous vous soyez trompé de date, colonel Henry ? interroge Luxer.
Henry fait mine de réfléchir, inclinant la tête d’un côté, puis de l’autre.
— Oui, je suppose que c’est possible. C’était peut-être avant. Ou peut-être bien après.
— Ou peut-être que cela ne s’est jamais passé, déclaré-je, vu que je ne suis entré en possession du dossier secret qu’au mois d’août, comme peut l’attester M. Gribelin. C’est lui qui l’a cherché pour moi dans le bureau d’Henry. Et ensuite, le général Gonse, là-bas, dis-je en le désignant, m’a repris le dossier en octobre. Il est donc impossible qu’une telle scène ait pu avoir lieu.
Pour la première fois, Henry bronche et se trouble :
— En fait, je ne suis pas sûr… je ne répète que ce que j’ai vu…
Pellieux se porte à son secours :
— Si je peux faire une observation, monsieur le président, c’est qu’à plus d’un an de distance, il est difficile de donner une date précise…
Luxer en convient et la séance se poursuit. À l’heure du déjeuner, on me permet de quitter la barre.
Il faut à l’avocat d’Esterhazy cinq heures pour prononcer sa plaidoirie. La séance continue jusqu’à huit heures du soir. À un moment, pendant le monologue de son avocat, Esterhazy paraît s’assoupir, et son crâne chauve retombe en arrière. Lorsque les juges se lèvent enfin pour délibérer, on l’emmène, et il me fait en passant devant moi un salut raide ouvertement moqueur. Mathieu Dreyfus, qui est revenu pour le verdict et s’est assis à côté de moi, grommelle :
— Quel gredin !
Je me lève avec Louis pour me dégourdir les jambes. J’imagine que nous allons devoir attendre plusieurs heures. Mais, moins de cinq minutes plus tard, l’ordre « Présentez armes ! » retentit de nouveau, et les portes se rouvrent. Le conseil rentre en séance et le président lit le verdict :
— « Au nom du peuple français… le commandant Walsin Esterhazy est reconnu non coupable à l’unanimité… le président ordonne qu’il soit mis en liberté s’il n’est retenu pour une autre cause… »
Le reste se perd dans le tonnerre d’applaudissements qui secoue les murs de pierre. Mes frères d’armes tapent des pieds. Ils frappent dans leurs mains et ils crient « Vive l’armée ! », « Vive la France ! », et même : « Mort aux Juifs ! » L’issue était annoncée d’avance et ne devrait donc pas me surprendre. Il y a cependant des limites à la façon dont l’imagination vous prépare à la catastrophe. Tandis que Mathieu et moi quittons le prétoire sous les quolibets et les insultes — « Mort au syndicat ! » « Mort à Picquart ! » —, j’ai l’impression d’avoir basculé au fond d’un puits de mine d’où il m’est impossible de sortir. Il n’y a plus que ténèbres et, de fait, Dreyfus est en plus mauvaise posture encore qu’il y a six mois, car il est à présent deux fois condamné : il est inconcevable de penser que l’armée puisse consentir un jour à un troisième procès.
Dehors, derrière la cour faiblement éclairée, une foule de plus d’un millier de personnes s’est rassemblée malgré le froid. Tous applaudissent en rythme et scandent le nom de leur héros : « Es-ter-hazy ! Es-ter-hazy ! » Je n’aspire plus qu’à m’en aller et me dirige vers la porte, mais Louis et Mathieu me retiennent.
— Tu ne peux pas sortir, pas encore, Georges, me dit Louis. Ton portrait est dans les journaux. Tu vas te faire écharper.
C’est alors qu’Esterhazy émerge du tribunal, flanqué de son avocat, d’Henry et de Du Paty, et suivi par une escorte de soldats enthousiastes en uniforme noir. Le capitaine est transfiguré, son visage presque illuminé par le triomphe. Il porte une cape dont il ramène un pan sur son épaule en un geste de gloire impériale, puis il s’avance dans la rue. Une formidable acclamation l’accueille. Les mains se tendent pour lui donner des tapes dans le dos. Quelqu’un crie : « Hourra pour le martyr des Juifs ! »
Mathieu me touche le bras.
— Maintenant, on peut y aller.
Il retire son manteau et m’aide à l’enfiler par-dessus ma tunique très reconnaissable. Tête baissée, encadré par Mathieu d’un côté et Louis de l’autre, je sors dans la rue du Cherche-Midi et prends la direction opposée à celle d’Esterhazy, marchant d’un pas rapide sur le pavé mouillé en direction de la circulation lointaine.
Les funérailles du père de Louis, Georges-Louis Leblois, ont lieu le lendemain. Pasteur luthérien, croyant au progrès scientifique, penseur libéral radical qui niait la divinité du Christ, le vieil homme souhaitait être incinéré. Mais comme il n’existe pas d’équipement de ce type à Strasbourg, la cérémonie doit donc se tenir à Paris, au nouveau crématorium du Père-Lachaise. Le silence du gigantesque cimetière, avec ses allées ombragées et la ville grise qui s’étend en contrebas vers les collines bleues de l’horizon, produit sur moi une forte impression. Les parents et amis de Louis viennent me voir pour se désoler du verdict de la veille, me serrant la main et parlant à voix basse, ce qui me donne un peu le sentiment d’être celui qui est mort, et d’assister à mes propres obsèques.
J’apprendrai plus tard que c’est pendant la cérémonie que le général Billot signe mon mandat d’arrêt, et je trouve en rentrant à mon appartement une notification m’annonçant ma mise aux arrêts pour le lendemain.
On vient me chercher juste avant l’aube. Je suis déjà en tenue civile, et ma valise est prête.
Un colonel d’un certain âge, accompagné d’un simple soldat, frappe à ma porte et me présente une copie du mandat d’amener du général Billot : Le lieutenant-colonel Picquart a fait l’objet d’une enquête pour manquements graves à ses devoirs professionnels. Il a commis des fautes graves dans le service et contre la discipline. J’ai donc décidé qu’il serait mis aux arrêts de forteresse, au Mont-Valérien, jusqu’à nouvel ordre.
— Pardon de venir aussi tôt, s’excuse le colonel, mais j’ai pensé qu’il valait mieux tenter d’éviter ces horribles journalistes. Puis-je prendre votre revolver de service, je vous prie ?
Le gérant de l’immeuble, M. Reigneau, qui vit dans la même rue, à quelques numéros de là, vient s’enquérir de cette agitation. Je le croise dans l’escalier avec mon escorte. Il révélera ensuite au Figaro les paroles d’adieu que je lui adresse :
— Vous voyez ce qui m’arrive. Mais je suis bien tranquille. Vous avez lu ce qu’on dit de moi dans les journaux. Soyez certain, néanmoins, que je suis un honnête homme.
Une grande voiture militaire attelée à deux chevaux blancs attend devant la porte. Il a gelé pendant la nuit et il fait encore sombre. Du chantier d’en face, une lanterne rouge brille faiblement sur les flaques durcies. Le soldat me prend ma valise et monte à côté du cocher tandis que le colonel m’ouvre poliment la portière et me laisse monter en premier. Hormis Reigneau, il n’y a personne dans la rue pour assister à mon déshonneur. Nous tournons à gauche dans la rue Copernic et nous dirigeons vers la place Victor-Hugo. Quelques matinaux font déjà la queue pour acheter le journal au carrefour, et d’autres encore attendent devant le kiosque de la place de l’Étoile. J’entrevois en passant une énorme manchette, « J’accuse… ! » et m’empresse de dire au colonel :
— Si le condamné a droit à une dernière requête, pensez-vous que nous pourrions nous arrêter pour un journal ?
— Un journal ? répète le colonel comme si j’étais fou. Eh bien, pourquoi pas, si vous voulez.
Il signale au cocher de faire halte. Je descends de voiture et reviens vers le vendeur, suivi à distance respectueuse par le soldat. Le sommet des arbres dénudés se découpe contre le ciel qui commence tout juste à pâlir au-dessus de l’avenue du Bois-de-Boulogne. Le journal que chacun vient acheter est L’Aurore de Clemenceau, et la une, qui s’étale sur six colonnes, clame :