Je fais la queue pour en acheter un exemplaire et reviens lentement vers la voiture. Les becs de gaz donnent juste assez de lumière pour me permettre de déchiffrer l’article. Celui-ci occupe l’intégralité de la première page, réquisitoire de plusieurs milliers de mots présenté sous la forme d’une lettre à M. Félix Faure, président de la République (Pour votre honneur, je suis convaincu que vous ignorez la vérité…). Je le parcours avec une stupéfaction croissante.
Voici un an que le général Billot, que les généraux de Boisdeffre et Gonse savent que Dreyfus est innocent, et ils ont gardé pour eux cette effroyable chose ! Et ces gens-là dorment, et ils ont des femmes et des enfants qu’ils aiment !
Le colonel Picquart avait rempli son devoir d’honnête homme. Il insistait auprès de ses supérieurs, au nom de la justice. Il les suppliait même, il leur disait combien leurs délais étaient impolitiques, devant le terrible orage qui s’amoncelait, qui devait éclater, lorsque la vérité serait connue. Non ! Le crime était commis, l’état-major ne pouvait plus avouer son crime. Et le lieutenant-colonel Picquart fut envoyé en mission, on l’éloigna de plus en plus loin, jusqu’en Tunisie, où l’on voulut même un jour honorer sa bravoure, en le chargeant d’une mission qui l’aurait sûrement fait massacrer.
Je m’immobilise au milieu du trottoir.
Et le beau résultat de cette situation prodigieuse est que l’honnête homme, là-dedans, le lieutenant-colonel Picquart, qui seul a fait son devoir, va être la victime, celui qu’on bafouera et qu’on punira. Ô justice, quelle affreuse désespérance serre le cœur ! On va jusqu’à dire que c’est lui le faussaire, qu’il a fabriqué la carte-télégramme pour perdre Esterhazy. Oui ! Nous assistons à ce spectacle infâme, des hommes perdus de dettes et de crimes dont on proclame l’innocence, tandis qu’on frappe l’honneur même, un homme à la vie sans tache ! Quand une société en est là, elle tombe en décomposition.
Derrière moi, le soldat me dit :
— Nous devrions vraiment y aller, mon colonel, si cela ne vous dérange pas.
— Oui, bien sûr. Laissez-moi juste finir ceci.
Je parcours l’article jusqu’à la fin.
J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire…
J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.
J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice…
J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime…
J’accuse le général de Pellieux d’avoir fait une enquête scélérate…
J’accuse les trois experts en écritures…
J’accuse les bureaux de la Guerre…
J’accuse enfin le premier conseil de guerre d’avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j’accuse le second conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable…
En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup de la loi sur la presse, qui punit les délits de diffamation…
Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour !
J’attends.
Veuillez agréer, monsieur le Président, l’assurance de mon profond respect.
Je replie le journal et remonte dans la voiture.
— Quelque chose d’intéressant ? demande le vieux colonel.
Puis, sans attendre la réponse, il ajoute :
— Ça m’étonnerait. Il n’y a jamais rien.
Il frappe contre le plafond de la voiture.
— En route !
20
Le Mont-Valérien, énorme forteresse rectiligne située à l’ouest de Paris, fait partie du réseau de défense militaire qui entoure la capitale. Je suis conduit par un escalier tournant au troisième étage d’une aile réservée aux officiers. Je suis le seul prisonnier. De jour comme de nuit, il n’y a en hiver pas grand-chose à entendre à l’exception de la plainte du vent sur les remparts. Ma porte est verrouillée en permanence, et une sentinelle monte la garde en bas de l’escalier. Je dispose d’un petit salon, d’une chambre à coucher et d’un cabinet de toilette. Les fenêtres à barreaux offrent une vue panoramique sur la Seine et le bois de Boulogne, jusqu’à la tour Eiffel, à huit kilomètres de là en direction de l’est.
Si mes ennemis de l’état-major s’imaginent me faire vivre une épreuve, ils se trompent. J’ai un lit, une chaise, une plume, du papier et des livres à profusion — Goethe, Heine, Ibsen. Proust a eu la bonté de me faire envoyer son recueil, Les Plaisirs et les Jours, et ma sœur m’a procuré un nouveau dictionnaire russe-français. Que désirer de plus ? Je suis emprisonné et je suis libéré, enfin délivré du fardeau du secret que je portais depuis tant de mois.
Deux jours après mon arrivée, le gouvernement se voit contraint de relever le défi que lui a lancé Zola et l’assigne pour diffamation. Au lieu d’un huis clos, dans la petite salle obscure d’un tribunal militaire, le procès aura lieu en public, devant les assises du Palais de justice. L’affaire est avancée en haut de la liste d’attente afin que le procès puisse commencer dès que possible. Le commandant de la forteresse refuse de laisser entrer d’autres visiteurs que des militaires en service, mais lui-même ne peut m’empêcher de voir mon avocat. Louis m’apporte la citation à comparaître. Je suis convoqué comme témoin le vendredi 11 février.
J’examine le document.
— Qu’adviendra-t-il si Zola est condamné ?
Nous nous trouvons dans la salle des visites : des barreaux aux fenêtres, deux chaises de bois et une table rudimentaire ; un soldat monte la garde devant la porte et feint de ne pas écouter.
— Il passera un an en prison, répond Louis.