— C’était très courageux de sa part de faire ça.
— C’était sacrément courageux, convient Louis. J’aurais seulement préféré qu’il ait tempéré son courage par un petit peu de prudence. Mais il s’est laissé emporter et n’a pas pu résister à l’envie de mettre cette phrase, à la fin, sur le conseil de guerre d’Esterhazy — j’accuse le second conseil de guerre d’avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable — et c’est là-dessus que le gouvernement l’attaque.
— Pas pour ses accusations contre Boisdeffre et les autres ?
— Non, ils n’en font pas mention. Leur intention est de limiter le procès à cette toute petite question sur laquelle ils sont certains de gagner. Cela signifie aussi que tout ce qui aura un lien avec Dreyfus sera jugé irrecevable à moins de se rapporter très strictement au conseil de guerre d’Esterhazy.
— Donc, nous allons perdre encore ?
— Il y a des cas ou perdre peut être une victoire, tant que le combat persiste.
Au ministère de la Guerre, on s’inquiète visiblement de ce que je pourrais dire. Quelques jours avant le procès, un de mes vieux camarades, le colonel Bailloud, vient me voir au Mont-Valérien pour « essayer de me faire entendre raison ». Il attend que nous soyons dans la cour, où je suis autorisé à faire deux heures d’exercice chaque jour, pour me transmettre son message.
— On m’a donné pouvoir au plus haut niveau de vous assurer, dit-il sur un ton pompeux, que si vous faites preuve de discrétion, votre carrière ne sera pas brisée.
— Vous voulez dire, si je me tais ?
— C’est le terme « discrétion » qui a été utilisé.
Ma première réaction est d’éclater de rire.
— C’est Gonse, si je ne m’abuse ?
— Je préfère ne pas répondre.
— Eh bien, vous pourrez lui dire de ma part que je n’ai pas oublié que je suis encore un soldat et que je ferai mon possible pour concilier mon devoir de confidentialité avec mes obligations de témoin. Cela vous suffit-il ? Soyez gentil, maintenant, retournez à Paris et laissez-moi marcher en paix.
Le jour dit, on me conduit en voiture militaire au Palais de justice de l’île de la Cité. Je porte mon uniforme de tirailleur tunisien. J’ai donné ma parole que je ne tenterai pas de quitter l’enceinte du Palais et retournerai au Mont-Valérien avec mes gardiens à la fin de la séance. En contrepartie, je suis autorisé à entrer au tribunal libre, sans escorte. Boulevard du Palais, il y a une manifestation antisémite. « Mort aux Juifs ! » « Mort aux vendus ! » « À bas les youpins ! » On reconnaît mon visage, sans doute à cause des ignobles caricatures publiées dans La Libre Parole et autres torchons du même acabit, et quelques vandales se détachent de la masse pour se lancer à ma poursuite jusqu’aux marches du Palais, où ils sont interceptés par les gendarmes. Je comprends pourquoi Mathieu Dreyfus a annoncé qu’il n’assisterait pas au procès.
La grande salle des pas perdus du Palais, dont les hautes voûtes sont éclairées, en cette morne journée de février, par des lumières électriques, est aussi bondée et bruyante qu’un hall de gare surnaturel : huissiers et greffiers porteurs de documents juridiques qui se pressent en tous sens, avocats en robes noires qui s’entretiennent avec leurs clients, accusés et plaignants inquiets, témoins, gendarmes, reporters, militaires, pauvres cherchant à s’abriter des rigueurs de l’hiver, dames et messieurs élégants qui ont réussi à obtenir un billet pour la dernière pièce de Zola — c’est toute la société qui se presse ici et dans l’interminable galerie des prisonniers. Des sonneries retentissent, les cris et les pas résonnent sur le marbre. Je passe plus ou moins inaperçu, hormis certains coups de coudes et regard entendus. Je finis par trouver la salle des témoins et donne mon nom à l’huissier. On m’appelle une demi-heure plus tard.
Premières impressions de la cour d’assises : espace, grandeur, immenses boiseries et cuivres rutilants, la densité de la foule, le bourdonnement des conversations, le silence qui s’abat lorsque je remonte l’allée, mes bottes claquant contre le plancher, le portillon de bois s’ouvre dans la barrière qui sépare le juge et les jurés du public, et je marche jusqu’à la barre des témoins, qui trône en demi-cercle au milieu du parquet.
— Le témoin peut-il donner ses noms et prénoms ?
— Marie-Georges Picquart.
— Domicile ?
— Au Mont-Valérien.
Cela suscite un rire, et me donne un moment pour trouver mes repères : d’un côté, j’ai le banc des douze jurés, tous commerçants ou ouvriers ordinaires ; haut perché sur son siège, il y a le juge Delegorgue, au gros visage rond et en robe rouge ; en contrebas, une douzaine de juristes en robe noire qui rappelle la soutane des prêtres, avec, parmi eux, l’avocat général, Van Cassel, qui défend les intérêts du gouvernement ; assis derrière une table, il y a Zola, qui m’adresse de la tête un petit signe d’encouragement, de même que son coaccusé, Perrenx, le gérant de L’Aurore ; leurs avocats — Fernand Labori pour Zola et Albert Clemenceau pour Perrenx — ainsi que Georges Clemenceau, qui a obtenu le droit de se tenir auprès de son frère bien qu’il ne soit pas du parquet, sont assis avec eux ; et derrière moi, telle la congrégation d’une église, se tient le public, avec au milieu une forte concentration d’officiers en uniforme noir, dont Gonse, Pellieux, Henry et Lauth, accompagnés de Gribelin.
Labori se lève. C’est un jeune géant, grand et large d’épaules, à la barbe et aux cheveux blonds — un vrai pirate, le « Viking » comme on l’appelle, célèbre pour son approche combative.
— Le colonel Picquart pourrait-il nous dire ce qu’il sait sur l’affaire Esterhazy, quelle en a été la genèse, comment il s’en est occupé au début, puis quels ont été les détails qui ont accompagné ou suivi son départ des bureaux de la Guerre ?
Il s’assoit.
J’agrippe la barre des témoins pour empêcher mes mains de trembler et prends ma respiration.
— Au commencement du mois de mai 1896, les fragments d’une carte-télégramme sont tombés entre mes mains…
Je parle en continu pendant plus d’une heure, ne m’interrompant qu’occasionnellement pour boire un peu d’eau.
Je puise dans mon expérience de professeur à l’École de guerre. J’essaie de m’imaginer que j’explique une leçon particulièrement compliquée de topographie. Je ne m’appuie sur aucune note. Je suis décidé aussi à garder mon sang-froid — à me montrer poli, précis, neutre —, à ne trahir aucun secret et à ne m’abaisser à aucune attaque personnelle. Je m’en tiens aux preuves écrasantes qui pèsent sur Esterhazy : le petit bleu, l’immoralité notoire du capitaine, son besoin d’argent, son intérêt suspect pour les questions d’artillerie, le fait que son écriture corresponde à celle du bordereau. Je raconte que je suis allé parler de mes soupçons à mes supérieurs, et que j’ai fini par être envoyé en Afrique du Nord, et j’évoque les machinations dont j’ai fait l’objet depuis. La salle bondée m’écoute dans un silence complet. Je sens que mes paroles font mouche. Lorsque je me tourne vers eux, les officiers de l’état-major font de plus en plus grise mine.
À la fin, Labori m’interroge :
— Le témoin estime-t-il que les machinations émanent du commandant Esterhazy tout seul ou qu’il a eu des complices ?
Je prends mon temps pour répondre :
— J’estime qu’il a eu des complices.