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— Vous n’avez pas le droit de dire cela. Je demande réparation pour cette remarque !

Il y a maintenant du bruit tout autour de moi — des applaudissements, des huées, alors que l’on se rend compte que je viens de provoquer Henry en duel. Henry me dévisage avec surprise. Le juge réclame l’ordre à coups de marteau, mais j’écoute à peine. Je n’arrive plus à me maîtriser. Toutes les frustrations de l’année et demie passée reviennent avec force.

— Messieurs les jurés, lancé-je avec indignation, vous avez vu ici des hommes comme le colonel Henry, comme le commandant Lauth et comme l’archiviste Gribelin porter contre moi des accusations odieuses. Vous avez entendu le colonel Henry me traiter de menteur. Vous avez entendu le commandant Lauth émettre sans preuve l’allégation selon laquelle c’était moi qui aurais fabriqué le petit bleu. Eh bien ! Messieurs les jurés, savez-vous pourquoi tout cela se fait ? Tous les artisans de l’affaire Dreyfus…

— Colonel ! avertit le juge.

— … à savoir le colonel Henry et l’archiviste Gribelin, aidés du colonel du Paty de Clam, sous la direction du général Gonse, couvrent les erreurs commises à l’époque de mon prédécesseur, le colonel Sandherr. Celui-ci était déjà atteint de la grave maladie dont il est mort depuis, et ils ont continué de défendre, contre toutes les attaques, cette affaire qui était l’honneur du bureau — peut-être par une sorte de loyauté mal placée, peut-être par crainte pour l’existence même de ce service, je ne sais pas. Et dois-je vous dire quel a été véritablement mon crime à leurs yeux ? Cela a été de croire qu’il y avait une meilleure manière de défendre une cause que de se renfermer dans une foi aveugle et souvent peu justifiée. Voilà pourquoi, depuis des mois, je suis abreuvé d’outrages par des journaux qui ont été payés pour répandre des calomnies et des erreurs…

— Parfaitement ! s’écrie Zola.

Le juge abat son marteau pour me faire taire. Je continue quand même :

— Pendant des mois, je suis resté dans la situation la plus horrible pour un officier, car je me trouvais attaqué dans mon honneur, sans pouvoir me défendre ! Demain, peut-être, je serai chassé de cette armée que j’aime, et à laquelle j’ai donné vingt-cinq ans de ma vie ! Cela ne m’a pas arrêté lorsque j’ai pensé que je devais rechercher la vérité et la justice. Je l’ai fait et j’ai cru rendre en cela un plus grand service à mon pays et à l’armée ! C’est ainsi que j’ai cru qu’il fallait faire mon devoir d’honnête homme !

Je me tourne vers le juge et ajoute, radouci :

— Voilà ce que j’avais à dire.

Derrière moi, quelques applaudissements retentissent, et beaucoup de huées. Une seule voix clame « Vive Picquart ! ».

Ce soir-là, pour éviter la foule, on me fait sortir par une porte latérale qui donne sur le quai des Orfèvres. Le ciel est rouge sang au-dessus du palais et parsemé d’étincelles poussées par le vent. Lorsque nous tournons au coin de la rue, nous découvrons sur le quai d’en face, rive droite, une foule de plusieurs centaines de personnes en train de brûler des livres — les livres de Zola, comme je l’apprendrai plus tard, ainsi que tous les journaux favorables à Dreyfus qu’ils peuvent trouver. Il y a quelque chose de païen dans la façon dont ces silhouettes semblent danser autour des flammes, au-dessus des ténèbres de la Seine. Les gendarmes doivent ouvrir un passage pour notre voiture. Les chevaux prennent peur, et le cocher a toutes les peines du monde à les maîtriser. Mais nous franchissons le pont au Change et avons à peine parcouru une centaine de mètres sur le boulevard de Sébastopol quand nous entendons un grand fracas de verre brisé. Une foule dévale en courant le centre de la rue, et un homme vocifère : « À bas les Juifs ! » Quelques instants plus tard, nous passons devant un magasin dont la vitrine a été pulvérisée et l’enseigne, qui affichait Levy & Dreyfus, barbouillée de peinture.

Le lendemain, lorsque je retourne au Palais de justice, on ne me conduit pas dans la salle d’audience des assises, mais dans une autre partie du bâtiment, où je suis interrogé par un magistrat, Paul Bertulus, sur les faux télégrammes que je reçus en Tunisie. C’est un bel homme, grand, charmant, la bonne quarantaine et assigné à cette tâche par le général Billot. Il porte la moustache en croc, un œillet rouge à la boutonnière, et paraîtrait plus à sa place à l’hippodrome de Longchamp qu’assis dans cette pièce. Il a la réputation d’être conservateur, royaliste et ami d’Henry, ce qui explique sans doute pourquoi on lui a confié cette mission. Je ne m’attends donc guère à être impressionné par ses talents d’enquêteur. Cependant, à ma grande surprise, plus je lui décris mon expérience en Afrique du Nord, plus il est manifestement troublé.

— Entendons-nous bien, colonel. Vous êtes tout à fait certain que Mlle Blanche de Comminges ne vous a jamais envoyé ces télégrammes ?

— Il ne fait aucun doute que son nom a simplement été mêlé à cette affaire par le colonel du Paty.

— Pourquoi aurait-il fait une chose pareille ?

Je jette un coup d’œil vers le greffier qui consigne mon témoignage en sténographie.

— Je suis prêt à vous le dire, monsieur Bertulus, mais seulement en confidence.

— Ce n’est pas la procédure régulière, mon colonel.

— Ce n’est pas une question régulière non plus.

Le magistrat réfléchit.

— Très bien, finit-il par dire. Cependant, vous devez être conscient que je vais peut-être devoir agir suivant ce que vous me confierez, que cela vous plaise ou pas.

Je sens instinctivement que je peux lui faire confiance, et j’accepte. Dès que le greffier a quitté la pièce, je lui raconte donc la liaison de Blanche avec du Paty, agrémentant mon récit de l’anecdote de la lettre volée prétendument restituée par une dame voilée.

— C’est ce qui me fait dire que, d’une façon ou d’une autre, du Paty doit très certainement être derrière tout cela. Il a une imagination assez vive, mais limitée. Je suis certain que c’est lui qui a suggéré à Esterhazy le procédé, sorti tout droit de romans sentimentaux, de la « dame voilée » qui me connaîtrait.

— On a du mal à le croire.

— Je suis d’accord. Mais vous comprendrez l’effet désastreux que la révélation de ces détails pourrait avoir sur la réputation de Mlle de Comminges.

— Vous suggérez donc que le colonel du Paty est en lien direct avec les allégations du commandant Esterhazy et une conspiration contre vous impliquant de faux messages approuvée par les autorités ?

— Oui.

— La falsification de documents est-elle une méthode courante dans les services secrets ?

Je réprime un sourire devant sa naïveté.

— Il y a un officier qui travaille à la Sûreté — Jean-Alfred Desvernine. Il m’a amené un jour un faussaire portant le pseudonyme de Lemercier-Picard. Je vous suggère de vous entretenir avec ce Desvernine. Il pourra peut-être vous aider.

Bertulus note le nom, puis rappelle le greffier.

L’après-midi, alors que je fais encore ma déposition, on frappe brièvement à la porte, et Louis passe la tête dans la pièce. Il transpire et est essoufflé.

— Pardonnez mon intrusion, dit-il à Bertulus, mais on demande de toute urgence le colonel Picquart au prétoire.