Je prends soin de partir avant Pauline, afin de préserver les apparences.
— Vous, dis-je à Blanche, en pointant mon doigt vers elle sur le pas de la porte, êtes une femme cruelle.
— Bonne nuit, Georges, réplique-t-elle tristement.
Je remonte le boulevard en guettant la lumière blanche d’un fiacre rentrant au dépôt, à l’Arc de triomphe. Des tas de lanternes bleues, rouges et jaunes défilent avant qu’une blanche surgisse enfin. Le temps que je m’avance sur la chaussée pour le héler, et qu’il s’immobilise, Pauline s’avance déjà. Je lui prends le bras pour l’aider à monter et lance au cocher :
— Rue Yvon-Villarceau, au coin de la rue Copernic !
Et je monte à mon tour dans la voiture. Pauline me laisse l’embrasser brièvement, puis me repousse.
— Non, j’ai besoin de savoir ce qu’il en est exactement.
— Sûrement pas ? Si, vraiment ?
— Oui.
Je soupire et lui prends la main.
— Cette pauvre Blanche est tout simplement très malheureuse en amour. On peut être sûr qu’elle choisira toujours l’homme le moins recommandable ou le plus inaccessible de la salle. Nous avons eu droit à un vrai scandale, il y a deux ans de ça. L’affaire a été étouffée, mais cela a causé pas mal d’embarras à la famille, surtout à Aimery.
— Pourquoi particulièrement à Aimery ?
— Parce que le personnage en question était un officier de l’état-major — un officier supérieur, veuf de fraîche date et beaucoup plus vieux que Blanche — et que c’était Aimery qui l’avait amené à la maison et qui les avait présentés.
— Que s’est-il passé ?
Je prends mon étui à cigarettes et en propose une à Pauline. Elle refuse. J’en allume une. Je me sens assez mal à l’aise de parler de toute cette affaire, mais il me semble que Pauline a le droit de savoir, et je lui fais confiance pour ne pas l’ébruiter.
— Cet officier et elle ont donc eu une aventure. Cela a duré quelque temps, un an peut-être. Puis Blanche a rencontré quelqu’un d’autre, un jeune aristocrate de son âge, qui lui convenait bien mieux. Le jeune homme a fait sa demande. La famille était enchantée. Blanche a voulu rompre avec l’officier. Mais il n’a pas voulu l’accepter. Ensuite, le père d’Aimery, le vieux comte, a commencé à recevoir les lettres d’un maître chanteur qui menaçait de révéler toute l’histoire. Le comte a fini par s’en remettre à la préfecture de police de Paris.
— Mon Dieu, c’est digne d’un roman de Balzac !
— C’est mieux que ça. À un moment, le comte a payé cinq cents francs pour la restitution d’une lettre particulièrement compromettante que Blanche avait écrite à son veuf d’amant, et qui se trouvait censément entre les mains d’une femme mystérieuse. L’échange était prévu dans un parc, et la femme devait se présenter dissimulée sous un voile. Après enquête de la police, il apparut que le maître chanteur n’était autre que l’officier veuf lui-même.
— Non ? Je n’y crois pas ! Que lui est-il arrivé ?
— Rien. Il a de très bonnes relations. Il a pu poursuivre sa carrière, et il est toujours à l’état-major — il est même colonel.
— Quelle a été la réaction du fiancé de Blanche ?
— Il n’a plus voulu rien avoir à faire avec elle.
Pauline se carre sur son siège et pèse la situation.
— Je la plains beaucoup.
— Elle est parfois stupide, mais elle a curieusement très bon cœur, et elle est douée, à sa façon.
— Comment s’appelle ce colonel, que je puisse le gifler, si jamais je le croise ?
— Impossible d’oublier son nom une fois qu’on l’a entendu — Armand du Paty de Clam. Il porte toujours un monocle.
Je suis sur le point d’ajouter que par une curieuse coïncidence, c’était aussi l’officier chargé de l’enquête sur le capitaine Dreyfus, mais, en fin de compte, je m’abstiens. Cette information est secrète, et Pauline vient blottir sa joue contre mon épaule, ce qui fait aussitôt naître en moi d’autres pensées.
Je n’ai qu’un lit étroit, un lit de soldat. Pour nous empêcher de tomber, nous sommes imbriqués dans les bras l’un de l’autre, nus dans la chaleur de la nuit. À trois heures du matin, la respiration de Pauline est lente et régulière, mue par les tréfonds d’un sommeil doux et enveloppant. Je suis parfaitement réveillé et contemple la fenêtre ouverte par-dessus son épaule, essayant de nous imaginer mariés. Si nous l’étions, connaîtrions-nous jamais une nuit telle que celle-ci ? N’est-ce pas la conscience de la transgression qui confère à ces instants leur saveur exquise ? Et je tiens en horreur la compagnie permanente.
J’extirpe avec précaution mon bras de sous le sien, cherche à tâtons le tapis sous mon pied et m’écarte du lit.
Dans le salon, le ciel nocturne dispense assez de clarté pour me permettre de m’orienter. J’enfile un peignoir et allume la lampe à gaz sur le secrétaire. Je déverrouille le tiroir et en sors le dossier contenant la correspondance de Dreyfus. Pendant que ma maîtresse dort, je reprends ma lecture là où je l’ai laissée.
5
L’histoire des quatre mois qui suivent la dégradation est facile à suivre dans le dossier, qu’un bureaucrate a soigneusement rangé par ordre chronologique. Ce fut douze jours après la parade, au milieu de la nuit, que Dreyfus fut tiré de sa prison parisienne, jeté dans une voiture cellulaire qui le conduisit en gare d’Orléans, puis enfermé dans un wagon pénitentiaire pour un voyage de dix heures dans la campagne enneigée jusqu’à la côte Atlantique. En gare de La Rochelle, une foule attendait. Durant tout l’après-midi, des gens défilèrent pour frapper les flancs du train en criant menaces et insultes : « Mort aux Juifs ! » « Judas ! » « Mort au traître ! » Il fallut attendre la tombée de la nuit pour que ses gardiens se décident à le déplacer. Dreyfus traversa la presse hostile.
Prison de l’île de Ré
21 janvier 1895
Ma chère Lucie,
L’autre jour, quand on m’insultait à La Rochelle, j’aurais voulu m’échapper des mains de mes gardiens et me présenter la poitrine découverte à ceux pour lesquels j’étais un juste objet d’indignation et leur dire : « Ne m’insultez pas, mon âme que vous ne pouvez pas connaître est pure de toute souillure, mais si vous me croyez coupable, tenez, prenez mon corps, je vous le livre sans regrets. » Au moins alors, sous l’âpre morsure des souffrances physiques, quand j’aurais encore crié : « Vive la France », peut-être alors eût-on cru à mon innocence !
Enfin, qu’est-ce que je demande nuit et jour ? Justice, justice ! Sommes-nous au XIXe siècle ou faut-il retourner de quelques siècles en arrière ? Est-il possible que l’innocence soit méconnue dans un siècle de lumière et de vérité ? Qu’on cherche ; je ne demande aucune grâce, mais je demande la justice qu’on doit à tout être humain. Qu’on poursuive les recherches ; que ceux qui possèdent de puissants moyens d’investigation les utilisent dans ce but, c’est pour eux un devoir sacré d’humanité et de justice…