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— Soit elle séjourne dans son domaine de Dommartinla-Planchette, dans les Ardennes, soit dans son appartement parisien. Il la rejoint quand il en a fini avec Marguerite.

— On dirait que la trahison est une seconde nature, chez lui.

— C’est ce que je dirais.

— Et les Allemands ? Des pistes de ce côté ?

— Ça ne m’a mené nulle part pour l’instant.

— Je me demande… peut-être pourrions-nous le filer.

— Nous le pourrions, répond Desvernine d’un ton dubitatif, mais, d’après ce que j’ai vu, il est du genre méfiant. Il ne tarderait pas à nous avoir dans le collimateur.

— Dans ce cas, mieux vaut ne pas prendre le risque. Je n’ai vraiment pas besoin de me retrouver avec une plainte pour harcèlement de la part d’un commandant bien introduit.

— La meilleure solution serait alors de mettre l’ambassade allemande sous surveillance et de voir si on peut le coincer là.

— Je n’obtiendrai jamais l’autorisation.

— Pourquoi pas ?

— Ce serait trop évident. L’ambassadeur se plaindrait.

— En fait, je crois que je connais un moyen de le faire sans qu’ils le découvrent.

Il sort son portefeuille et en extirpe un tout petit carré de journal soigneusement découpé. C’est une annonce pour un appartement à louer dans la rue de Lille, la rue même où se situe l’hôtel de Beauharnais, qui abrite l’ambassade allemande.

— C’est au premier étage, pratiquement en face de l’ambassade. On pourrait y installer un poste d’observation et surveiller toutes les entrées et les sorties, propose-t-il en me regardant, fier de son initiative, désireux d’obtenir mon approbation. Et ce n’est pas le plus beau : l’appartement du dessous est déjà loué par l’ambassade. Ils s’en servent comme d’une sorte de cercle pour leurs officiers.

L’idée me séduit aussitôt. J’en admire l’audace, mais il n’y a pas que ça : ce serait une opération indépendante d’Henry.

— Il nous faudrait un locataire ayant une couverture plausible, dis-je en réfléchissant, afin d’éviter d’éveiller les soupçons — quelqu’un qui aurait une bonne raison de rester chez lui toute la journée.

— Je pensais à un ouvrier travaillant en équipe de nuit, suggère Desvernine. Il pourrait rentrer chez lui tous les matins à sept heures, et ne pas partir avant six heures le soir.

— À combien s’élève le loyer de cet appartement ?

— Deux cents par mois.

Je secoue la tête.

— Jamais un ouvrier ne pourrait se payer ça. Il serait plus vraisemblable d’y mettre un jeune oisif fortuné disposant de revenus personnels — qui ferait la fête toute la nuit et rentrerait passer ses journées à dormir.

— Je crains de ne pas évoluer dans ce milieu, mon colonel.

— Peut-être pas. Mais moi, oui.

J’ai expédié un bleu à un jeune homme de ma connaissance et lui ai donné rendez-vous le dimanche, en fin d’après-midi, dans un café sur les Champs-Élysées. Je le regarde manger goulûment, comme s’il n’avait pas vu de nourriture depuis un jour ou deux, puis nous partons en balade dans le jardin des Tuileries.

Germain Ducasse est un jeune homme sensible et cultivé d’une trentaine d’années, aux doux yeux bruns et boucles noires, apprécié des vieux célibataires et des dames mariées en quête d’une escorte qualifiée pour aller à l’Opéra sans avoir à subir la jalousie de leur mari. Je le connais depuis plus de dix ans, alors qu’il terminait son service militaire sous mon commandement, au 12e régiment de ligne, à Pamiers, en Ariège. Je l’ai encouragé à étudier les langues vivantes à la Sorbonne et l’emmène de temps en temps à des soirées chez les Comminges. Il parvient aujourd’hui à mener une existence pauvre mais digne en travaillant comme traducteur et secrétaire, et lorsque je lui signale que je pourrais peut-être lui donner du travail, sa reconnaissance est presque douloureuse.

— Je vous assure, Georges, c’est drôlement chouette de votre part. Regardez ça, dit-il en s’appuyant sur mon bras pour lever le pied et me montrer un trou sans son soulier. Vous voyez ? C’est humiliant, n’est-ce pas ?

Sa main s’attarde sur mon bras. Je l’écarte avec douceur.

— Comme ce doit être ennuyeux ! Je dois vous prévenir tout de suite que le travail auquel je pense n’est pas très orthodoxe ni très palpitant. C’est aussi un emploi à plein temps, et je dois avoir votre assurance, avant de vous en dire plus, que vous n’en parlerez à quiconque.

— Que de mystères ! Évidemment, vous avez ma parole. De quoi s’agit-il ?

Je ne lui réponds que lorsque j’ai trouvé un banc où nous puissions nous asseoir à l’écart de la foule dominicale.

— Je voudrais que vous alliez demain louer cet appartement, commencé-je en lui donnant la coupure de journal. Vous proposerez aux administrateurs de biens une avance de trois mois de loyer. S’ils demandent des garants, citez les Comminges — je préviendrai Aimery. Dites que vous voulez emménager immédiatement : l’après-midi même si possible. Le lendemain de votre entrée dans les lieux, un homme passera vous voir. Il se présentera sous le nom de Robert Houdin. Il travaille pour moi et il vous donnera des instructions. Il s’agira principalement de surveiller toute la journée l’immeuble d’en face. Vous aurez vos soirées.

Ducasse examine l’annonce.

— Je dois dire que tout cela me paraît très excitant. Vais-je devenir un espion ?

— Voici six cents francs pour le dépôt de garantie de l’appartement, continué-je alors que je compte les billets prélevés la veille au soir sur le fonds spécial de mon coffre. Et deux semaines de salaire d’avance. Oui, vous devenez un espion, mais il ne faudra en souffler mot à âme qui vive. À partir de maintenant, nous ne devrons plus être vus ensemble. Et, pour l’amour du ciel, mon cher Germain, avant de vous rendre au cabinet des administrateurs de biens, achetez-vous des chaussures décentes : vous êtes censé avoir l’air d’un homme qui peut se payer un loyer rue de Lille.

J’ouvre un dossier et décide de l’intituler Opération Bienfaisant, « le Bienfaisant » étant, à l’instar des filles de Pigalle, le nom de code que nous attribuons à Esterhazy. Ducasse ne rencontre aucune difficulté pour louer l’appartement et y emménage avec toutes ses affaires personnelles ; le lendemain après-midi, Desvernine vient le voir sous le nom de Houdin et lui explique la nature de sa mission. Un fourgon de déménagement livre des caisses de transport scellées contenant des appareils d’optique et de photographie ainsi que les produits chimiques nécessaires à une chambre noire ; les hommes en tablier de cuir qui les montent à l’appartement appartiennent au service technique de la Sûreté. Quelques jours plus tard, je m’arrange pour venir moi-même inspecter les lieux.

C’est une belle journée d’avril et l’après-midi touche à sa fin, les arbres sont en fleurs, les oiseaux chantent dans le jardin du ministre, et il me semble que la Nature raille mes occupations. Je suis en civil, le bord de mon chapeau légèrement rabattu afin de dissimuler la partie supérieure de mon visage. L’ambassade d’Allemagne est à moins de deux cents mètres de notre porte d’entrée — il me suffit de prendre à gauche en sortant de la section puis de tourner à droite, et je me retrouve immédiatement dans l’étroite rue de Lille : je distingue l’hôtel de Beauharnais un peu plus loin sur la gauche, au numéro 78. Un haut mur le sépare de la route, mais les portes de bois massives sont grandes ouvertes sur une cour pavée où sont garées deux automobiles. Une imposante demeure de quatre étages ornée d’un portique égyptien se dresse au fond de la cour. Des marches recouvertes d’un tapis rouge mènent à l’entrée, et l’aigle impériale germanique pend au bout du mât qui coiffe le portique.