L’appartement que nous avons loué se trouve juste en face, au 101. J’y pénètre et me dirige vers l’escalier. Des voix masculines gutturales se font entendre derrière une porte close de l’appartement du rez-de-chaussée ; quelqu’un dit quelque chose sur un ton d’hilarité croissante, et tous éclatent soudain de rire. Ces mâles clameurs me poursuivent jusqu’au premier étage. Je frappe quatre coups et Ducasse entrouvre la porte, me reconnaît et l’ouvre en grand pour me laisser entrer.
À l’intérieur, l’appartement sent le renfermé. Les fenêtres sont toutes closes et les lampes électriques allumées. On entend encore les Allemands du dessous, mais les voix sont assourdies. Ducasse, en chaussettes, pose un doigt sur ses lèvres et me fait signe de le suivre au salon. Le tapis a été roulé contre le mur. Desvernine est couché sur le ventre à même le plancher, sans chaussures et la tête dans la cheminée. Je m’apprête à dire quelque chose, mais il lève la main pour m’intimer le silence. Soudain, il écarte la tête et se relève.
— Je crois qu’ils ont terminé, me chuchote-t-il. C’est sacrément frustrant, mon colonel ! Ils se tiennent tout près du foyer, et je peux presque entendre ce qu’ils disent, mais pas tout à fait. Vous voulez bien retirer vos chaussures ?
Je m’assois au bord du lit, me déchausse et regarde autour de moi, admirant avec quelle efficacité il a aménagé cette cache. Il y a trois paires de volets clos équipés de judas donnant sur l’ambassade. L’un est monopolisé par le tout dernier modèle d’appareil photographique monté sur un trépied, un Kodak modifié acheté dix-huit livres sterling à Londres avec une boîte de pellicules et un ensemble d’objectifs divers ; une lunette est plaquée contre une autre ouverture ; près de la troisième, il y a le bureau sur lequel Ducasse enregistre les heures d’entrée et de sortie des visiteurs de l’ambassade. On a punaisé au mur des portraits photographiques des personnes qui nous intéressent principalement, y compris Esterhazy, Schwartzkoppen, le vieux comte de Münster, ambassadeur d’Allemagne, et le commandant Panizzardi, attaché militaire italien.
Desvernine, qui regarde par le troisième judas, me fait signe de le rejoindre à la fenêtre et s’écarte pour me laisser observer. Quatre hommes en élégantes redingotes traversent la rue. Ils nous tournent le dos et s’éloignent de notre immeuble. Ils s’arrêtent devant les portes de l’ambassade, et deux d’entre eux serrent la main d’un troisième avant de pénétrer dans la cour. Des diplomates allemands, sans doute. Les deux qui restent sur le trottoir les regardent s’éloigner, puis se détournent afin de poursuivre leur conversation.
Ducasse, qui règle la lunette, annonce :
— À gauche, Georges, c’est Schwartzkoppen ; celui de droite, c’est l’Italien, Panizzardi.
— Prenez la lunette, mon colonel, me suggère Desvernine.
Vus à travers les lentilles, les deux hommes paraissent étonnamment proches — c’est presque comme si j’étais avec eux. Schwartzkoppen est mince, les traits fins, charmeur et habillé avec soin : c’est un dandy. Il rit en rejetant la tête en arrière, découvrant ainsi, sous sa très large moustache, une rangée de parfaites dents blanches. Panizzardi garde la main posée sur son épaule et lui raconte visiblement une histoire drôle. L’Italien est d’une beauté fort différente — il a le visage rond et encadré de boucles brunes ramenées en arrière pour dégager son grand front — mais ses traits expriment la même vivacité amusée. Un nouvel éclat de rire s’empare d’eux. La main de Panizzardi n’a pas quitté l’épaule de l’Allemand. Ils se regardent dans les yeux et semblent oublier tout ce qu’il y a autour d’eux.
— Mon Dieu ! m’exclamé-je, mais ils sont amoureux !
— Vous auriez dû les entendre la dernière fois, dans la chambre en dessous, commente Ducasse avec un sourire affecté.
— Sales pédés, grommelle Desvernine.
Je me demande si Mme de Weede connaît les prédilections de son amant — c’est possible, j’imagine : rien ne peut plus me surprendre.
Enfin, l’éclat de rire du trottoir d’en face se mue en sourires, le visage de Panizzardi esquisse une petite grimace, puis les deux hommes se penchent pour s’embrasser, d’abord un côté, puis l’autre. À ma gauche, l’appareil émet un déclic alors que Desvernine prend une photo. Puis il enroule la pellicule. Un simple passant n’y verrait sans doute que l’accolade cordiale de deux bons amis se saluant, mais l’impitoyable grossissement de la lunette révèle que les deux hommes se murmurent des mots à l’oreille. L’étreinte se rompt. Ils s’écartent l’un de l’autre. Panizzardi lève la main en signe d’adieu, tourne les talons et sort du champ de vision. Schwartzkoppen reste un instant immobile à le regarder, un demi-sourire flottant sur ses lèvres, puis se retourne lui aussi pour traverser la cour de l’ambassade. Tout en marchant, il fait voler les pans de sa redingote derrière lui en une sorte de parade de mâle et fourre les mains dans ses poches.
Je détache mon œil de la lunette et recule avec incrédulité. Les attachés militaires italien et allemand !
— Et vous dites qu’ils se retrouvent dans l’appartement d’en dessous ?
— On peut dire ça comme ça ! rétorque Desvernine, qui a recouvert l’appareil photo d’un drap noir pour en retirer le rouleau de pellicule exposée.
— Comment sont les photos ?
— Bonnes, du moment que les sujets ne bougent pas trop brusquement. La dernière sera floue, malheureusement.
— Où développez-vous les pellicules ?
— Nous avons une chambre noire dans la seconde chambre à coucher.
— La disposition de l’appartement d’en dessous est-elle la même qu’ici ?
— Oui, pour autant qu’on le sache, répond Ducasse.
— À quoi pensez-vous, mon colonel ? demande Desvernine.
— Je me disais que ce serait tellement mieux de pouvoir entendre ce qu’ils disent.
Je m’approche de la cheminée et fais courir ma main sur le trumeau au-dessus.
— Si la disposition des lieux est la même, alors le conduit de leur cheminée passe certainement contre le nôtre ?
— Effectivement, convient Desvernine.
— Alors pourquoi ne pas desceller quelques briques afin de faire descendre un tuyau acoustique ?
— Bon sang, Georges, quelle drôle d’idée ! commente Ducasse avec un rire nerveux.
— Vous désapprouvez ?
— Ils ne manqueront pas de le découvrir.
— Pourquoi ?
— Eh bien… commence-t-il, cherchant des arguments. Supposons qu’ils fassent du feu…
— Le temps se radoucit. Ils n’allumeront pas de feu avant cet automne.
— C’est envisageable, concède Desvernine, qui hoche lentement la tête, même si cela n’aura pas la même qualité que s’ils parlaient directement dans le tuyau.
— Peut-être pas. Mais ce serait un progrès par rapport à ce que nous captons maintenant.
— Mais comment comptez-vous installer un tuyau acoustique ? persiste Ducasse. Il faudrait pour le moins avoir accès à leur appartement. Ce serait contrevenir à la loi…
J’interroge Desvernine du regard. C’est lui, le policier.
— Ça pourrait se faire, conclut-il.
Bien qu’il me déplaise d’impliquer l’état-major, je me rends bien compte qu’il va me falloir l’aval de Gonse pour lancer une opération aussi risquée que celle-ci. Donc, le lendemain matin, je vais le voir à son cabinet avec un résumé de mon projet. Je suis assis en face de lui et le regarde lire avec son exaspérante minutie habituelle, allumant une nouvelle cigarette sur le mégot de la précédente sans même lever les yeux de sa lecture. Nulle part dans mon rapport je n’ai fait mention d’Esterhazy : pour le moment je préfère garder encore le Bienfaisant pour moi.