— Vous venez chercher mon approbation, dit Gonse en levant les yeux avec irritation une fois qu’il a terminé de lire, mais vous avez déjà loué et équipé l’appartement.
— Il fallait agir vite, pendant que l’appartement était encore disponible. C’était une opportunité à saisir.
Gonse émet un grognement.
— Et qu’est-ce que ça va nous rapporter, d’après vous ?
— Cela va nous aider à découvrir si Schwartzkoppen a d’autres agents à sa solde. Et cela pourrait nous permettre de trouver les preuves supplémentaires contre Dreyfus que le général de Boisdeffre a demandées.
— Je ne pense pas qu’il nous faille nous préoccuper davantage de Dreyfus.
Puis Gonse se replonge dans sa lecture. Son incapacité à trancher est légendaire. Combien de temps vais-je devoir rester là avant qu’il prenne une décision ? Son ton s’adoucit :
— Le risque en vaut-il la peine, mon cher Picquart ? C’est la question que je me pose. C’est tout de même une provocation de s’installer comme ça, sur le pas de leur porte. Ils vont nous faire un sacré scandale s’ils le découvrent.
— Au contraire : s’ils le découvrent, ils n’en souffleront pas un mot. Ils passeraient pour des imbéciles. Et puis Schwartzkoppen aurait trop peur que nous révélions sa pédérastie, ce que nous pourrions faire — vous savez qu’il encourrait une peine de cinq ans de prison, en Allemagne ? Ce serait une juste punition pour avoir employé Dreyfus.
— Seigneur, je ne pourrais certainement pas approuver une telle chose ! Schwartzkoppen est un gentilhomme. Ce serait contraire à toutes nos traditions.
J’ai anticipé ses objections, et je suis venu avec des arguments :
— Vous souvenez-vous de ce que vous m’avez dit lorsque vous m’avez proposé ce poste, mon général ?
— Qu’est-ce que c’était ?
— Vous avez dit que l’espionnage était à présent la première ligne de la guerre contre l’ennemi. Avec ceci, ajouté-je en tapotant mon dossier, nous avons l’occasion de pousser cette première ligne au cœur du territoire allemand. Il me semble que ce type d’opération audacieuse est tout à fait dans la tradition de l’armée française.
— Bonté divine, Picquart, vous détestez vraiment les Allemands, non ?
— Je ne les déteste pas. C’est simplement qu’ils occupent les terres de ma famille.
Gonse se carre dans son fauteuil et m’étudie à travers la fumée de sa cigarette — son regard est pesant, calculateur, comme s’il réévaluait toutes ses suppositions précédentes —, et, pendant quelques instants, je me demande si je ne suis pas allé trop loin. Puis il lâche enfin :
— En fait, je me souviens très bien du moment où je vous ai nommé à ce poste, colonel. Votre hésitation à accepter m’inquiétait. Je craignais que vous ne fussiez trop scrupuleux pour ce genre de travail. Il semble que j’avais tort.
Il vise mon rapport, le signe et me le remet.
— Je ne vous empêche pas de le faire. Mais si les choses tournent mal, vous en porterez seul la responsabilité.
8
Nous décidons que, quitte à installer un tuyau acoustique, autant en mettre un second dans la chambre à coucher, où Schwartzkoppen et Panizzardi seront plus susceptibles d’évoquer les sujets les plus intimes. Desvernine se charge de faire entrer en douce le matériel nécessaire : les tuyaux, une scie, des pinces, un marteau et un burin, des sacs à gravats. Il n’est possible de travailler dans les conduits de cheminée que lorsque l’appartement du dessous est vide, la plupart du temps la nuit. Ducasse s’inquiète aussi du couple qui habite au-dessus, lequel lui a déjà posé des questions soupçonneuses concernant les bruits qu’ils perçoivent et ce qu’il fait toute la journée. L’ouvrage progresse donc avec une lenteur atroce : un coup de marteau sonore, puis une pause ; un nouveau coup de marteau, une autre pause. Desceller une simple brique peut prendre toute une nuit. Il y a aussi la menace constante de faire tomber des dépôts de suie dans les cheminées des Allemands. Sans parler du fait que tout cela est salissant. La tension s’accroît. Desvernine me signale que Ducasse commence à boire plus que de raison : encore un autre risque du métier d’espion.
Subsiste également le problème de l’accès à l’appartement des Allemands. Desvernine suggère d’y entrer par effraction. Il vient me voir à mon bureau avec un petit étui de cuir qu’il ouvre sur ma table de travail. Il contient un ensemble de crochets à serrures en acier, fabriqués pour la Sûreté par un maître serrurier. On dirait des scalpels de chirurgien. Desvernine m’en explique le fonctionnement : crochet à lame double pour les divers types de serrures — à garnitures, à goupilles, à gorges, ou à pompe ; racleurs pour venir à bout des goupilles coincées… Leur simple vue et la pensée qu’un de nos agents pourrait se faire prendre en train de pénétrer par effraction dans une propriété louée par les Allemands me rendent malade.
— Mais c’est très simple, mon colonel, insiste-t-il. Regardez. Indiquez-moi n’importe quelle serrure fermée à clef dans cette pièce.
— Très bien.
Je lui désigne le tiroir supérieur droit de mon bureau.
Desvernine s’agenouille, inspecte la serrure et choisit deux instruments.
— Il vous en faut deux, vous voyez. Vous insérez votre tendeur pour appliquer une force de rotation au cylindre, comme ceci… puis vous insérez le crochet et vous cherchez à tâtons à soulever la première goupille pour permettre au cylindre de tourner… poursuit-il avec une grimace de concentration. Ensuite, vous faites de même avec les autres goupilles… Et… C’est fait ! s’exclame-t-il avec un sourire en ouvrant le tiroir.
— Laissez-moi ça. Je vais y réfléchir.
Après son départ, j’enferme les outils dans mon bureau et les sors de temps en temps pour les examiner. Je décide que non, c’est trop risqué, trop illicite. Je conçois donc un autre plan, un qui a le mérite d’être parfaitement légal. Je le soumets à Desvernine un ou deux jours plus tard.
— Tout ce dont nous avons besoin, c’est d’un accès à leurs cheminées, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Et c’est pile la période de l’année où l’on n’a plus besoin de faire du feu et où l’on fait ramoner les cheminées, non ?
— Si.
— Pourquoi alors ne pas déguiser simplement deux de nos hommes en ramoneurs et les envoyer proposer de nettoyer les conduits de cheminée des Allemands ?
À la mi-mai, Desvernine passe me voir à mon cabinet en arborant un rare sourire. Un ami de son beau-frère connaissait un ramoneur, un patriote, qui se trouvait avoir fait partie du même régiment de dragons que Desvernine à l’époque où ce dernier était sergent. C’était un honneur pour cet homme, dont le père a été tué en 70, de faire quelque chose pour la République, et il ne poserait aucune question. Le jour même, à midi, raconte Desvernine, pendant que les Allemands prenaient l’apéritif avant de se mettre à table, il frappa à la porte de l’appartement du rez-de-chaussée, s’annonça comme étant le ramoneur et fut introduit sans qu’on lui pose de question. Sous le nez même de ces Prussiens guindés, il fit des allées et venues entre le rez-de-chaussée et le premier étage et installa les tuyaux tout en ramonant les conduits. Puis il les fixa bien en place. Quand ce fut terminé, il laissa sa carte aux Allemands, et l’un d’eux le gratifia même d’un pourboire.