— Et cela vous permet-il d’entendre ? veux-je savoir.
— Tout à fait, surtout si celui qui parle se tient assis ou debout près de la cheminée. Bon, mettons que l’on peut saisir le sens d’une conversation.
— Bon travail. Bravo.
— Il y a encore autre chose, mon colonel.
Desvernine tire de sa poche une enveloppe et une loupe. L’enveloppe contient une photo de dix centimètres sur treize. Je la porte à la fenêtre pour l’étudier à la lumière.
— Elle a été prise hier après-midi, juste après trois heures, précise Desvernine.
Sans la loupe, la silhouette de l’homme qui quitte l’ambassade est difficile à distinguer et, même avec le grossissement, il faut vraiment se concentrer : la vitesse de son mouvement a rendu l’image légèrement floue ; l’ombre projetée derrière lui par le soleil de mai est plus nette. Cependant, un examen prolongé ne laisse que peu de doute : les yeux ronds bien reconnaissables et l’extravagante moustache en cornes de bélier trahissent à leur tour le traître : c’est bien Esterhazy.
Le vendredi de cette semaine, Bachir, tout soufflant et grinçant, monte me porter à mon bureau un télégramme personnel qui m’est adressé aux bons soins du ministère. Le message a mis un moment à me parvenir, et avant même de l’avoir entre les mains, j’ai la prémonition qu’il s’agit de ma mère, ce qui ne peut pas être une bonne nouvelle. Dans un coin reculé de notre esprit, dès l’instant où nous prenons conscience de notre condition de mortel, n’attendons-nous pas secrètement la mort de nos parents ? Ou bien cet état d’angoisse permanente est-il spécifique à ceux que le malheur a déjà frappés une fois dans l’enfance ? Quoi qu’il en soit, le télégramme est bien d’Anna, ma sœur, et m’annonce que ma mère est tombée et s’est brisé la hanche. Les médecins ont dû l’anesthésier pour réduire la fracture, afin de lui épargner détresse et douleur. « Elle est affolée et hystérique. Si possible, viens tout de suite. »
Je sors dans le couloir et vais prévenir Henry. Il m’offre sa sympathie amicale.
— Je sais exactement ce que vous ressentez, mon colonel. Ne vous inquiétez pas. Je ferai en sorte que tout se passe bien au bureau pendant votre absence.
Sa sympathie est de toute évidence sincère, et j’éprouve un subit accès d’affection pour cette brute épaisse. Je lui dis que je lui ferai savoir le temps que durera mon absence. Il me souhaite bonne chance.
Lorsque j’arrive à l’hôpital de Versailles, l’opération est terminée. Anna est assise avec son mari, Jules Gay, au chevet de maman. Ils ont tous deux dix bonnes années de plus que moi et forment une famille responsable et unie, avec deux enfants adultes et deux autres encore adolescents. Jules, professeur dans un lycée parisien, est un Lyonnais rougeaud et tonitruant, conservateur et catholique très pieux que, selon toute logique, je devrais détester, mais que, par une étrange alchimie, j’aime depuis plus d’un quart de siècle. Ils se lèvent pour m’accueillir, et je lis sur leur visage que les nouvelles ne sont pas bonnes.
— Comment est-elle ?
Pour toute réponse, Anna s’écarte afin que je voie le lit. Ma mère a rapetissé, toute grise et minuscule. Son visage est tourné de l’autre côté. La partie inférieure de son corps est encastrée dans un plâtre qui donne l’impression étrange d’être plus grand et plus matériel qu’elle. On dirait un oisillon malade, à moitié sorti de sa coquille.
— Quand se réveillera-t-elle de l’anesthésie ?
— Elle est réveillée, Georges.
— Comment ?
Je ne comprends pas tout de suite. Je glisse doucement la main sous sa joue et tourne son visage vers moi.
— Maman ?
Elle a effectivement les yeux ouverts, mais ils sont vides et larmoyants ; ils plongent dans les miens sans le moindre signe de reconnaissance. Il n’est pas rare, m’explique le médecin, que des patients dans son état se réveillent d’une anesthésie en ayant abandonné une part d’eux-mêmes à ce sommeil artificiel. Je ne peux m’empêcher de crier :
— Pourquoi ne pas nous avoir prévenus ?
Mais Anna me fait taire : quel choix avions-nous ?
Le lendemain, nous ramenons notre mère à la maison. Dimanche matin, les cloches de Saint-Louis sonnent la messe, mais, si elle les entend, elle ne sait plus ce que cela signifie. Elle semble même avoir oublié comment manger.
Nous engageons une infirmière pour s’occuper d’elle durant la journée et, à partir de ce moment, je quitte le bureau de bonne heure pour me rendre à Versailles, où je dors dans la chambre d’amis. Je ne suis pas seul à veiller, bien sûr. Anna et Jules font le trajet depuis Paris presque chaque jour. Mon cousin Edmond Gast et sa femme, Jeanne, viennent en voiture de Ville-d’Avray. Et, un soir que je rentre plus tard qu’à l’accoutumée, je trouve Pauline assise près du lit, en train de lire à voix haute un roman à son auditoire inerte. Elle pose le livre et se lève pour m’embrasser. Je m’accroche à elle et lui glisse :
— Cette fois, je ne crois pas que je te laisserai repartir.
— Georges, chuchote-t-elle d’un air guindé. Ta mère…
Nous baissons les yeux vers elle. Elle repose sur le dos, les yeux clos. Les traits de son visage sont détendus, son expression est impassible, presque royale dans son indifférence ; je songe qu’elle est à présent au-delà des conventions, de toute cette moralité étriquée et stupide…
— Elle ne peut pas nous voir, répliqué-je, et si elle le pouvait, elle serait enchantée. Tu sais qu’elle n’a jamais compris pourquoi nous ne nous sommes pas mariés…
— Elle n’est pas la seule…
Le ton est ironique. Elle ne m’a jamais fait de reproche. Nous avons grandi ensemble, en Alsace. Nous avons survécu ensemble au siège. Nous nous sommes raccrochés l’un à l’autre alors que nous étions en exil, quand il ne nous restait plus rien d’autre. J’ai été son premier amant. J’aurais dû lui demander sa main avant de partir rejoindre mon régiment en Algérie. Mais j’ai toujours cru que nous avions tout le temps. En fait, quand j’ai terminé mon service à l’étranger et suis rentré d’Indochine, elle avait fait une croix sur moi, avait déjà donné naissance à une fille et en attendait une seconde. Cela ne m’a pas trop dérangé, d’autant moins que nous n’avons pas tardé à reprendre notre liaison là où nous l’avions laissée. « Nous avons mieux qu’un avenir ensemble, lui ai-je maintes fois répété. Nous avons une histoire. » Je ne suis plus aussi sûr d’y croire.
— Te rends-tu compte, dis-je en lui prenant la main, que nous sommes ensemble, d’une façon ou d’une autre, depuis plus de vingt ans ? C’est pratiquement comme un mariage.
— Oh, Georges, réplique-t-elle avec lassitude. Je t’assure que cela n’a rien à voir avec un mariage.
La porte d’entrée s’ouvre, nous entendons la voix de ma sœur, et Pauline retire aussitôt sa main.
Ma mère a survécu ainsi pendant un mois. C’est étonnant de voir combien de temps le corps peut tenir sans la moindre nourriture. Il m’arrive, dans les cahots du train bondé qui m’emmène et me ramène de Versailles, de repenser à la remarque d’Henry : Il n’y a pas beaucoup de façons douces de quitter cette vie… Il me semble pourtant que la voie suivie par ma mère est une descente paisible et tranquille vers l’oubli.
Henry se montre plein de sollicitude. Un jour, il me demande si je pourrais avoir un moment pour descendre dans la salle d’attente afin de rencontrer son épouse, qui a quelque chose pour moi. Je n’ai jamais imaginé à quel genre d’épouse Henry pouvait être marié ; je suppose qu’elle doit être une sorte de version féminine de lui-même — corpulente, rougeaude, tonitruante, vulgaire. Au lieu de cela, je découvre une jeune femme grande et mince d’à peine la moitié de son âge, aux épais cheveux bruns, au teint pâle et aux yeux bruns pétillants. Il me la présente comme étant Berthe. Elle a le même accent de la Marne que lui. D’une main, elle me présente un bouquet de fleurs qu’elle m’a rapporté pour ma mère ; de l’autre, elle tient un petit garçon de deux ou trois ans, en costume marin. Cela paraît étrange de voir un enfant dans cette bâtisse obscure.