— Voici mon fils, Joseph, me présente Henry.
— Bonjour, Joseph, dis-je.
Alors je prends le petit garçon pour le faire tourner dans les airs sous le regard attendri de ses parents (nous, les célibataires, apprenons à y faire avec les enfants). Puis je le repose et remercie Mme Henry pour les fleurs. Elle baisse les yeux d’un air charmeur. Tout en remontant dans mon cabinet, je me dis qu’Henry est un personnage peut-être plus complexe que je ne l’avais estimé. Qu’il soit fier de sa jeune et jolie épouse est parfaitement compréhensible et je vois bien pourquoi il a envie de la montrer ; mais je perçois de l’ambition chez Mme Henry, et je me demande quel effet cela a sur lui.
Ma mère reçoit les derniers sacrements l’après-midi du 12 juin 1896. C’est une journée estivale dehors, remplie des bruits de la rue. La lumière du soleil, ardente derrière les rideaux tirés, cogne contre le verre des fenêtres comme si elle voulait entrer. Je regarde le prêtre oindre les oreilles, les yeux, les narines, les lèvres, les mains et les pieds de ma mère tout en entonnant ses incantations en latin. Sa poignée de main, au moment de partir, est moite et repoussante. Maman meurt cette nuit même dans mes bras, et lorsque je l’embrasse pour lui dire adieu, je sens les résidus de ces huiles.
Il y a longtemps que nous nous y attendons, et tout a été préparé ; les dispositions sont prises ; le choc est cependant aussi grand que si elle venait de tomber raide morte sans prévenir. Après la messe de requiem à Saint-Louis et l’enterrement dans un coin du cimetière, nous retournons à son appartement pour la collation. C’est très pesant. Il fait trop chaud ; les petites pièces sont bondées et chargées de tension. Ma belle-sœur, Hélène, veuve de mon frère Paul, a débarqué ; je ne sais pas pourquoi, mais elle m’a toujours détesté, et nous faisons notre possible pour nous éviter — ce qui n’est pas facile dans un espace aussi réduit —, de sorte qu’à la fin je me retrouve dans la chambre de ma mère, devant son matelas nu, à parler avec, ironie du sort, le mari de Pauline.
Monnier est plutôt un brave type, dévoué, à sa façon, à sa femme et à ses filles. Si c’était une brute, nous aurions moins de peine à le tromper. Mais il est simplement ennuyeux. D’un point de vue professionnel, son rôle au sein du ministère des Affaires étrangères se limite, pour autant que je puisse en juger, à être le vieux bureaucrate chargé de démonter les brillantes idées de ses collègues plus jeunes. En société, il a cette manie des raseurs de vous demander votre opinion sur un point précis — en l’occurrence, il veut avoir mon avis sur la visite imminente du tsar de Russie — puis de vous écouter avec une impatience à peine dissimulée avant de vous interrompre pour vous servir son propre monologue préparé à l’avance. Il se trouve qu’il a été nommé à la commission franco-russe chargée d’organiser le séjour du tsar et, apparemment, le train officiel de Son Altesse Impériale pèse, avec ses quatre cent cinquante tonnes, deux cents tonnes de plus que ce que nos voies ferrées peuvent supporter, et il a dû se montrer très ferme sur cette question avec l’ambassadeur…
Je vois par-dessus son épaule Pauline parler avec Louis Leblois. Nos regards se croisent. Monnier jette un coup d’œil derrière lui, irrité de ne pas avoir toute mon attention, puis reprend son discours.
— Comme je le disais, ce n’est pas tant la question du protocole que celle de la politesse la plus élémentaire…
Je m’efforce de me concentrer sur ses platitudes diplomatiques ; cela semble le moins que je puisse faire.
Pendant ce temps, l’Opération Bienfaisant continue de tourner telle une machine autonome, engrangeant des renseignements — presque tous inutilisables : des piles de photos floues, des listes de visiteurs ayant eu accès à la rue de Lille (homme non identifié, bonne cinquantaine, légère claudication, ex-militaire ?) et des transcriptions fragmentaires de conversations (je l’ai vu en manœuvre à Karlsruhe, et il m’a proposé [inintelligible] mais je lui ai dit que nous avions déjà [inintelligible] de notre source à Paris). Nous sommes en juillet, et j’ai dépensé plusieurs milliers de francs des fonds secrets que m’a confiés Sandherr, risqué l’incident diplomatique grave, dissimulé l’identité d’un traître potentiel à mes supérieurs, et je n’ai rien de plus tangible à présenter pour étayer mes soupçons que la photo d’Esterhazy sortant de l’ambassade.
Puis, de façon complètement inattendue, tout cela change, ainsi que toute ma vie, ma carrière et tout le reste avec.
C’est un soir d’été brûlant. Pour une fois, je ne suis pas à Paris : j’accompagne le général de Boisdeffre pour une visite d’état-major en Bourgogne. Nos éclaireurs nous ont trouvé un bon restaurant près d’un canal à Venarey-les-Laumes, et nous dînons en terrasse, au son des crapauds et des cigales, enveloppés dans le parfum de citronnelle des bougies allumées pour chasser les moustiques. Je suis assis à quelques places de Boisdeffre, à côté de son officier d’ordonnance, le commandant Gabriel Pauffin de Saint-Morel. Des papillons de nuit traversent sans cesse le halo des lanternes ; les étoiles commencent tout juste à apparaître à l’est, au-dessus des coteaux couverts de vignes. Que pourrait-il y avoir de plus agréable ? Pauffin est un aristocrate au physique avantageux et à l’esprit vaguement limité, qui a, à une ou deux semaines près, le même âge que moi et que je connais depuis l’époque où nous étions cadets à Saint-Cyr. Son profil, à la lueur des bougies, apparaît empourpré par l’effet combiné du vin et de la chaleur, et il est occupé à verser quelques cuillerées d’un époisses de Bourgogne onctueux et relevé dans son assiette, quand il lâche à brûle-pourpoint :
— Oh, au fait, pardon, Picquart, j’avais complètement oublié : le chef veut que vous parliez avec le colonel Foucault dès que nous serons rentrés à Paris.
— Oui, bien sûr, je le ferai. Vous savez à quel sujet ?
Foucault est notre attaché militaire à Berlin.
Toujours concentré sur son fromage, sans baisser la voix ni même se tourner vers moi, Pauffin répond :
— Oh, je crois qu’il a découvert quelque chose à Berlin comme quoi les Allemands auraient un autre espion dans l’armée. Il a envoyé une lettre au chef à ce sujet.
— Quoi ?
Je pose mon verre avec assez de vigueur pour renverser un peu de vin sur la table et insiste :
— Bon Dieu, c’était quand exactement ?
Le ton de ma voix le pousse à jeter un coup d’œil vers moi.
— Il y a quelques jours. Désolé, Georges, ça m’était complètement sorti de la tête.
Il n’y a rien que je puisse faire ce soir-là, mais, le lendemain matin au petit déjeuner, je vais trouver Boisdeffre au château où nous sommes descendus et lui demande l’autorisation de retourner sur-le-champ à Paris afin de m’entretenir avec le colonel Foucault.