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— Et ils en sont fâchés ?

— Oui, bien sûr — vous savez combien nos voisins prussiens bornés sont susceptibles à l’idée de passer pour des imbéciles. Ils s’imaginent que toute cette affaire est un coup monté manigancé par les Français pour donner une mauvaise image d’eux aux yeux du reste du monde.

— Mais c’est absurde !

— Évidemment. Mais c’est ce qu’ils croient — ou c’est du moins ce qu’assure Cuers.

Sans m’en rendre compte, j’ai agrippé les bras de mon fauteuil comme si je me trouvais chez le dentiste. Je m’efforce alors de me détendre. Je croise les jambes, rajuste le pli de mon pantalon et affecte un calme que je ne ressens pas, et qui, j’en suis certain, ne trompe pas Foucault — passé maître dans l’art de reconnaître la dissimulation — un instant.

— Il me semble, dis-je après une longue pause, que nous devrions procéder pas à pas dans cette affaire, et que la première étape devrait être de suivre la suggestion de Cuers et de le rencontrer pour qu’il nous fasse un compte rendu complet.

— Je suis d’accord.

— D’ici là, nous ne devons parler de cela à personne.

— Je suis encore plus d’accord.

— Quand pouvez-vous retourner à Berlin ?

— Demain matin.

— Pourrais-je vous suggérer de prendre contact avec Cuers pour l’informer que nous désirons lui parler le plus tôt possible ?

— Je m’en charge à l’instant où je rentre.

— La question est : où pouvons-nous le rencontrer. Ça ne peut pas raisonnablement se passer en territoire allemand.

— Surtout pas — bien trop risqué, convient Foucault, qui réfléchit une seconde. Pourquoi pas la Suisse ?

— Ce serait plus sûr. Bâle, peut-être ? C’est plein de touristes à cette période de l’année. Il pourrait prétendre y aller pour faire de la randonnée. Nous le retrouverions là-bas.

— Je lui soumets votre proposition et vous donne sa réponse. Vous réglerez ses frais ? Je m’excuse de mettre cela sur le tapis, mais je sais que ce sera la première question qu’il posera.

— Ah, fais-je avec un sourire, les gens avec qui nous travaillons ! Oui, bien sûr, ce sera à notre charge.

Je me lève et salue. Foucault fait de même. Puis nous échangeons une poignée de main. Aucun autre mot n’est prononcé ; c’est inutile — nous comprenons tous les deux quelle bombe ce dont nous venons de discuter pourrait avoir amorcée.

J’ai donc découvert un espion, enfin. Là-dessus, il ne subsiste plus le moindre doute. Le commandant Charles Ferdinand Walsin Esterhazy — « Comte Esterhazy », comme il aime à se présenter — arpente les rues de Rouen et de Paris, joue, boit du champagne dans des cabarets, baise la plupart des nuits avec Marguerite Quatre-Doigts dans un appartement proche de Montmartre et finance sa vie de stupre en cherchant avec la dignité d’un colporteur des rues à vendre les secrets de son pays à une puissance étrangère.

Oui, Esterhazy est un cas assez simple : sa culpabilité n’est plus à démontrer, sinon juridiquement, du moins dans les faits.

Mais Dreyfus ? Mon Dieu, voilà une bien plus grande interrogation — voire même un cauchemar —, et, alors que je sors du ministère pour regagner la section de statistique, mes pensées s’affolent devant les implications possibles, et je dois de nouveau faire un effort pour me calmer. Je me donne des ordres à moi-même : procède étape par étape, Picquart ! Aborde la question sans passion, Picquart ! Évite de sauter aux conclusions ! Ne te confie à personne tant qu’il n’y a pas de preuve tangible !

Néanmoins, lorsque j’arrive à la porte de la section, je lance un regard mélancolique dans la rue de l’Université, vers l’appartement de Louis Leblois — que ne donnerais-je pour avoir une chance de discuter de tout cela avec lui…

Une fois dans mon bureau, je trouve un message de Desvernine qui me demande s’il peut me voir le soir même : même heure, même endroit. Du fait de mes pérégrinations avec Boisdeffre, il y a dix jours que je ne l’ai pas vu et, le temps que j’arrive au café de la gare Saint-Lazare, avec un quart d’heure de retard, il est déjà installé, m’attend avec un bock pour moi et, fait sans précédent, un pour lui.

— C’est une première, dis-je, tandis que nous trinquons. Avons-nous quelque chose à célébrer ?

— Peut-être.

Desvernine essuie la mousse de ses moustaches et prend dans la poche intérieure de sa veste une photographie qu’il pose, face cachée, sur la table avant de la faire glisser vers moi. Je la saisis et la retourne. Pas besoin de loupe, cette fois. C’est aussi net qu’un portrait en studio. Esterhazy est en chapeau melon gris et sort des grilles de l’ambassade allemande. Je devine même un demi-sourire sur ses lèvres. Il a dû s’arrêter pour profiter de la chaleur du soleil.

— Il est donc revenu, constaté-je. Voilà qui est significatif.

— Non, mon colonel, ce qui est significatif, c’est ce qu’il a dans la main.

J’examine de nouveau l’image.

— Il n’a rien dans sa main.

Desvernine me glisse une autre photo retournée et se carre en arrière pour déguster sa bière tout en observant ma réaction. Cette seconde photo montre une silhouette de trois quarts que le mouvement rend un peu floue et qui pénètre dans la cour de l’ambassade. L’homme tient quelque chose de blanc dans sa main droite : une enveloppe peut-être, ou un petit paquet. Je place les photos côte à côte. C’est le melon gris qui le trahit ; le melon, la taille et la corpulence.

— Combien de temps entre les deux ?

— Douze minutes.

— Il est négligent.

— Négligent ? Il est impudent, voilà ce qu’il est. Vous devez vous méfier de celui-là, mon colonel. J’ai déjà croisé ce genre de type, ajoute-t-il en tapotant la photo d’un pouce graisseux. Il est capable de tout.

Deux soirs plus tard, je reçois un télégramme chiffré du colonel Foucault à Berlin. Cuers est d’accord pour rencontrer nos représentants à Bâle le jeudi 6 août.

Ma première réaction est de vouloir y aller moi-même. Je vais même jusqu’à consulter les horaires des trains. Mais alors je m’interromps pour soupeser les risques. Bâle est à cheval sur la frontière allemande : j’y suis déjà passé deux fois en me rendant au festival Wagner de Bayreuth. La population y est germanophone, l’architecture gothique, avec des maisons à colombages et à volets : on se croirait exactement dans une ville du Reich, et je serais entouré de visages inamicaux. Je dois en outre supposer que, après une année d’exercice, il y a une chance pour que Berlin ait découvert que je suis le successeur de Sandherr. Je ne crains pas pour ma sécurité personnelle, mais je ne peux me permettre de suivre mes envies : il y a trop en jeu. Si je me fais repérer, les conséquences pour le rendez-vous seraient désastreuses.

Donc, le lundi matin 3 août, soit trois jours avant la date prévue, j’invite le commandant Henry et le capitaine Lauth à se présenter dans mon cabinet. Ils arrivent ensemble, comme d’habitude. Je prends place à la tête de la table de conférence, Henry à ma gauche et Lauth à ma droite. J’ai le dossier Bienfaisant posé devant moi. Henry le regarde avec méfiance.

J’ouvre le dossier et me lance :

— Messieurs, je crois que le moment est venu de vous révéler les détails d’une opération mise en œuvre depuis plusieurs mois et qui commence maintenant à porter ses fruits.

Je leur explique chaque étape de l’opération, en débutant par un récapitulatif de ce qu’ils savent déjà. Je montre le petit bleu adressé à Esterhazy et le brouillon de lettre où Schwartzkoppen se plaint de ce que « la maison R » ne lui en donne pas pour son argent. Je leur rappelle ma visite à Rouen et ma conversation avec mon ami, le commandant Curé.