— Après cela, dis-je, j’ai pris la décision d’ordonner une enquête approfondie.
Je leur lis le rapport de Desvernine sur Esterhazy : ses dettes, son addiction au jeu, sa maîtresse à quatre doigts et le reste. Ils écoutent dans un silence de plus en plus tendu. Lorsque je leur décris comment nous avons loué l’appartement en face de l’ambassade allemande, je remarque le regard de surprise qu’ils échangent. Puis, avec un grand geste de prestidigitateur, je produis les photographies des deux visites d’Esterhazy.
Henry chausse ses lunettes et examine un moment les images.
— Le général Gonse est-il au courant ?
— Il sait pour l’opération de surveillance, oui.
— Mais pas précisément pour ce qui concerne Esterhazy ?
— Pas encore. Je voulais attendre d’avoir assez de preuves pour l’incriminer.
— Je comprends.
Henry transmet les photos à Lauth et retire ses lunettes. Il en suçote l’une des branches, à la manière d’un érudit qui évaluerait le travail d’un collègue.
— C’est très intéressant, mon colonel, même si, bien sûr, nous sommes encore loin du compte. Inutile de dire qu’il y a effectivement de fortes présomptions. Mais si vous présentez tout ceci à Esterhazy, il vous dira simplement qu’il s’est rendu à l’ambassade pour déposer un formulaire de demande de visa. Et nous ne pourrons pas démontrer le contraire.
— J’en conviens. Mais il y a eu du nouveau au cours de ces derniers jours, et c’est pourquoi je veux passer à la vitesse supérieure.
Je marque une pause. Nous arrivons au moment décisif. Les quelques mots que je m’apprête à prononcer vont tout changer. Henry fait tinter son verre contre ses dents ; il attend.
— Nous avons un informateur à l’intérieur des services secrets allemands. Il prétend que ceux-ci emploient un agent en France depuis plusieurs années. Cet agent a le grade de commandant. Il a entre quarante et cinquante ans. Il a participé à l’exercice d’artillerie de Châlons.
— Il ne peut s’agir que d’Esterhazy ! s’exclame Lauth.
— Je ne crois pas qu’il puisse y avoir de doute. Notre source propose de nous rencontrer jeudi, à Bâle, pour nous dire tout ce qu’il sait.
Henry émet un sifflement de surprise et, pour la première fois, je crois déceler une lueur de ce qui pourrait être du respect dans son regard. Cela me donne envie d’aller plus loin, et de tout leur confier (Et vous savez quoi ? Il assure aussi que Dreyfus n’a jamais été un espion à la solde des Allemands !), mais je ne veux pas précipiter les choses. Une étape à la fois, Picquart !
— Qui est cette source ? demande Henry.
— Richard Cuers — vous vous souvenez de lui ? Les Allemands l’ont employé ici il y a quelques années. Il était au service de Hauptmann Dame à Berlin. Et voilà que Dame lui a donné son congé, sans doute parce qu’il le soupçonne, et Cuers s’est précipité chez nous.
— Peut-on lui faire confiance ?
— Peut-on faire confiance à qui que ce soit ? Mais je ne vois pas pourquoi il mentirait, et vous ? Il faut au moins que nous entendions ce qu’il a à dire. Capitaine, dis-je en me tournant vers Lauth, je voudrais que vous vous chargiez de l’interroger.
— Bien, mon colonel, répond Lauth, qui incline brièvement la tête à la manière teutonne.
S’il était debout, je ne doute pas qu’il claquerait des talons.
— Pourquoi mon bon ami Lauth, si je peux me permettre ? interroge Henry.
— D’abord parce qu’il connaît l’affaire depuis que nous avons récupéré le petit bleu, et surtout parce qu’il parle allemand.
— Si Cuers a travaillé ici, son français ne doit pas être si mauvais. Pourquoi n’irais-je pas ? J’ai plus d’expérience pour traiter avec les fripouilles de son espèce.
— Oui, mais je crois qu’il s’exprimera plus librement dans sa langue natale. Cela vous convient-il, Lauth ?
Lauth parle un allemand parfait, presque sans accent.
— Oui, mon colonel, répond Lauth en cherchant du regard l’approbation d’Henry. Oui, je suis sûr de pouvoir y arriver.
— Bien. Il vous faudra au moins un homme, peut-être deux, pour vous épauler au cas où Cuers ne viendrait pas seul et où il s’agirait d’un traquenard. Je propose de vous affecter Louis Tomps. Il connaît Cuers de l’époque où il était à Paris.
Tomps, comme Guénée et Desvernine, fait partie de la Sûreté et travaille pour la section : c’est un officier sérieux et compétent qui présente aussi l’avantage de bien parler allemand ; j’ai déjà utilisé ses services.
— Nous discuterons des détails plus tard. Merci, messieurs.
— Merci, mon colonel ! fait Lauth en se levant d’un bond.
Henry, lui, reste encore un peu assis à contempler la table, puis il repousse sa chaise, se lève lourdement et tire sa tunique sur son ventre proéminent.
— Oui, merci, mon colonel.
Une lueur de regret assombrit son regard : il n’a pas encore accepté d’être exclu de la mission à Bâle, mais ne trouve pas de raison de me convaincre de le laisser y aller.
— Intéressant, répète-t-il, très intéressant. Cependant, ajoute-t-il, si j’étais vous — si vous me permettez de faire une suggestion — je tiendrais au courant le général Gonse de ce qui se passe. C’est une affaire sérieuse — un officier français qui rencontre un espion allemand à l’étranger pour discuter d’un traître dans nos rangs. Mieux vaudrait éviter qu’il ne l’apprenne par quelqu’un d’autre.
Après son départ, je m’interroge : était-ce une menace ? Si tel était le cas, j’ai une riposte toute trouvée sur l’échiquier de la bureaucratie militaire. Je me rends au ministère, monte au cabinet du chef de l’état-major général et demande un rendez-vous avec le général de Boisdeffre.
La reine prend le fou !
Malheureusement, son officier d’ordonnance m’apprend qu’après son séjour en Bourgogne le général a rejoint directement Vichy.
J’envoie à Boisdeffre un télégramme pour demander à lui parler de toute urgence.
Le lendemain matin — soit mardi — je reçois une réponse empreinte de lassitude : Mon cher colonel Picquart. Est-ce vraiment si pressé que cela ? Je suis en vacances et prends les eaux, puis je rentre en Normandie pour mon congé annuel. De quoi s’agit-il ?
Je réponds en termes prudents qu’il s’agit d’une affaire comparable à celle de 1894 — sous-entendant l’affaire Dreyfus.
Moins d’une heure plus tard, je reçois une réponse : Très bien, si vous insistez. Mon train arrive demain, mercredi 5 août à 18 h 15 en gare de Lyon. Retrouvez-moi là-bas. Boisdeffre.
Cependant, Henry ne se laisse pas démonter.
Le jour même où je reçois la convocation de Boisdeffre, j’organise une ultime réunion dans mon bureau avec Lauth et Tomps afin de mettre la dernière main à l’entrevue de Bâle. Le plan est simple. Les deux hommes — plus l’inspecteur Vuillecard, que Tomps a choisi pour l’assister — prendront demain soir le train de nuit à la gare de l’Est pour arriver à Bâle jeudi matin à six heures. Tous trois seront armés. À Bâle, ils se sépareront. Lauth se rendra directement dans une chambre privée de l’hôtel Schweizerhof, qui est tout près de la gare, et attendra. Tomps rejoindra l’autre grande gare ferroviaire de la ville, la Badischer Bahnhof, de l’autre côté du Rhin, où arrivent les trains allemands. Pendant ce temps, Vuillecard prendra position Munsterplatz, devant la cathédrale, où le rendez-vous initial doit avoir lieu à neuf heures. Tomps, qui connaît Cuers de vue, le surveillera dès sa descente du train de Berlin, lorsqu’il passera la frontière, afin de s’assurer qu’il n’est pas suivi, puis le filera jusqu’à Munsterplatz, où Vuillecard tiendra un mouchoir blanc pour lui donner le signal. Cuers s’approchera de l’inspecteur et lui dira en français : « Est-ce vous qui êtes M. Lescure ? » (Lescure a été concierge de la rue Saint-Dominique pendant des années.) Vuillecard lui répondra : « Non, je ne suis pas Lescure, mais je suis chargé de vous conduire auprès de lui. » Et Vuillecard emmènera l’agent allemand à son entretien avec Lauth à l’hôtel.