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— Je veux que vous lui soutiriez absolument toutes les informations qu’il sera capable de fournir, dis-je à Lauth. Quel que soit le temps que cela prendra. Poursuivez l’entretien jusqu’au lendemain si nécessaire.

— Oui, mon colonel.

— La cible principale est Esterhazy, mais vous n’avez pas à vous limiter à ce sujet.

— Non, mon colonel.

— Si d’autres pistes se présentent, aussi extravagantes qu’elles puissent paraître, suivez-les.

— Bien sûr, mon colonel.

À la fin de la réunion, nous nous serrons la main et je leur souhaite bonne chance. Tomps se retire, mais Lauth s’attarde.

— Puis-je vous adresser une requête, mon colonel ?

— Allez-y.

— Je crois qu’il serait utile que j’emmène le commandant Henry avec moi, pour m’épauler.

Je pense au début qu’il doit avoir le trac.

— Allons, capitaine Lauth ! Vous n’avez pas besoin d’être épaulé ! Vous êtes parfaitement capable de vous charger de Cuers tout seul.

Mais Lauth n’en démord pas.

— Je pense vraiment que l’expérience du commandant Henry serait profitable à la mission, mon colonel. Il est au courant de questions auxquelles je ne connais rien. Et il sait comment s’y prendre avec les gens. Ils baissent leur garde avec lui, alors que j’ai tendance à être un peu… guindé.

— Henry vous a-t-il demandé de me dire tout cela ? Parce que je n’apprécie pas que l’on discute mon autorité derrière mon dos.

— Non, mon colonel, certainement pas ! proteste Lauth, dont le cou pâle prend soudain une teinte rose bonbon. Il ne m’appartient pas de me mêler de questions au-dessus de mon grade. Mais j’ai parfois l’impression que le commandant Henry a besoin de se sentir… estimé — si je peux présenter les choses ainsi.

— Et, en ne l’envoyant pas à Bâle, je l’ai offensé — c’est bien ce que vous essayez de me dire ?

Lauth ne répond pas. Il baisse la tête. C’est le moins qu’il puisse faire, me dis-je, car il y a quelque chose de ridicule dans ce besoin d’Henry de s’immiscer, tel un concierge trop fouineur, dans tous les domaines du travail de la section. Cependant, si je mets de côté mon irritation — Considère la question sans parti pris, Picquart ! —, je me rends compte qu’il y a d’autres avantages potentiels à laisser Henry prendre part à la conduite de l’enquête sur Esterhazy. La première règle de survie au sein de n’importe quelle bureaucratie, c’est que le nombre assure la sécurité, et je n’ai nulle envie de devoir faire cavalier seul — en particulier dans cette affaire. Si au bout du compte — Dieu m’en préserve — nous devions rouvrir le dossier Dreyfus, j’aurais besoin d’avoir Henry de mon côté.

Je frappe du pied avec irritation. Puis je lâche enfin :

— Très bien, si cela est si important pour vous deux, alors le commandant Henry peut vous accompagner à Bâle.

— Oui, mon colonel. Merci, mon colonel.

La gratitude de Lauth est presque pathétique.

— Mais, ajouté-je en le pointant du doigt pour appuyer mon propos, l’entretien avec Cuers devra se faire en allemand, c’est compris ?

Cette fois, Lauth claque effectivement des talons.

— Certainement, mon colonel.

9

À cinq heures, le lendemain après-midi, l’expédition suisse se rassemble dans le hall. Ils sont tous équipés de solides chaussures de marche, de chaussettes hautes, de vestes de sport et de havresacs. Officiellement, ils sont quatre amis partis faire de la randonnée dans la région de Bâle. Henry porte une monstrueuse veste à larges carreaux, et il arbore une plume à son feutre. Il a le visage empourpré et bougonne qu’il a trop chaud. Pourquoi a-t-il tant intrigué pour faire partie de l’expédition ?

— Mon cher commandant Henry, dis-je en riant. Vous poussez le déguisement un peu loin — on dirait un aubergiste tyrolien !

Tomps, Vuillecard et même Lauth se joignent à mon hilarité tandis que Henry reste de mauvaise humeur. Il aime se moquer des autres, mais supporte mal d’être tourné en dérision. Je demande à Lauth :

— Envoyez-moi un télégramme de Bâle pour me faire savoir comment se passe la rencontre et à quelle heure vous rentrerez — en mots codés, bien entendu. Bonne chance, messieurs. Je dois préciser que je ne vous laisserais jamais entrer dans mon pays dans un tel accoutrement, mais je ne suis pas suisse !

Je les escorte dehors et les regarde monter dans un fiacre. Puis j’attends que le landau soit hors de vue avant de me rendre à pied à mon propre rendez-vous. J’ai tout le temps devant moi, assez en tout cas pour profiter de cette superbe fin d’après-midi estivale, aussi je prends le long des quais et dépasse le quai d’Orsay où l’on détruit enfin les vestiges du palais d’Orsay. Une nouvelle gare de chemin de fer et son grand hôtel doivent se construire en bordure de Seine. Le premier grand événement du siècle — l’Exposition universelle de 1900 — se tiendra ici même, à Paris, dans moins de quatre ans, et le site grouille d’ouvriers. L’énergie est palpable dans l’air ; il règne même, si l’on ose dire, une sorte d’optimisme — sentiment qui s’est fait plutôt rare en France, au cours de ces vingt dernières années. Je longe d’un bon pas la rive gauche jusqu’au pont de Sully, où je m’arrête et m’appuie au parapet pour contempler, à l’ouest, la Seine et Notre-Dame. J’essaie encore de me préparer au mieux à l’entretien qui va suivre.

Les aléas de la vie publique sont tels que le général de Boisdeffre, qui se démarquait à peine de l’ombre de Mercier un an et demi plus tôt, apparaît à présent comme l’un des personnages les plus populaires du pays. Depuis trois mois en effet, on ne peut guère ouvrir un journal sans lire un article sur lui, que ce soit en tant que chef de la délégation française au couronnement du tsar à Moscou, ou pour présenter les respects du Président à la tsarine lorsqu’elle vient en vacances sur la Côte d’Azur, ou encore pour assister au Grand Prix de Paris à Longchamp en compagnie de l’ambassadeur russe. La Russie, la Russie, la Russie… on n’entend plus que ça, et l’alliance stratégique de Boisdeffre passe pour le triomphe diplomatique de l’époque, même si j’ai personnellement quelques réserves quant au fait de combattre les Allemands aux côtés d’une armée de serfs.

Impossible, cependant, de nier la célébrité de Boisdeffre. Son arrivée a été annoncée dans les journaux et, quand j’atteins la gare de Lyon, la première chose que je vois est la foule d’admirateurs qui se pressent pour entrevoir leur idole à sa descente du train de Vichy. Lorsque le convoi s’immobilise enfin le long du quai, plusieurs dizaines de personnes se mettent à courir pour tenter de repérer le général. Il finit par émerger de la voiture et se fige sur le pas de la porte à l’intention des photographes. Il est en civil, néanmoins très reconnaissable, sa haute silhouette droite encore rehaussée par un superbe haut-de-forme en soie. Il se découvre poliment pour saluer les applaudissements, puis descend sur le quai, suivi de Pauffin de Saint-Morel et de deux autres ordonnances. Le général s’avance lentement jusqu’au portillon, pareil à un grand vaisseau de guerre lors d’une parade de la Marine. Il lève son chapeau et sourit vaguement aux cris de « Vive Boisdeffre ! » et « Vive l’armée ! * » jusqu’à ce qu’il me voie. Son expression se rembrunit alors fugitivement tandis qu’il s’efforce de se rappeler pourquoi je suis là, puis il accueille mon salut d’un petit signe de tête amical.