— Montez avec moi dans mon automobile, Picquart, propose-t-il, même si je ne vais malheureusement que jusqu’à l’hôtel de Sens. Il faudra donc que ce soit bref.
L’auto, une Panhard-Levassor, n’a pas de toit. Nous prenons place, le général et moi, sur la banquette arrière capitonnée, derrière le chauffeur, et partons vers la rue de Lyon en cahotant sur les pavés. Un groupe de voyageurs qui attendent un fiacre reconnaissent le chef de l’état-major et poussent des acclamations.
— Je crois que nous avons assez donné, pas vous ? dit Boisdeffre.
Il retire son chapeau, le pose sur ses genoux et passe la main dans ses maigres cheveux blancs.
— Alors, qu’est-ce que ce nouveau 1894 ?
Même si ce n’est pas vraiment le genre d’entretien que j’avais prévu, il n’y a au moins aucun danger que notre conversation soit entendue par d’autres : il doit se tourner pour me crier ses questions dans l’oreille, et je dois faire de même pour lui donner mes réponses.
— Nous pensons avoir découvert un traître dans l’armée, mon général, qui transmet des renseignements aux Allemands !
— Pas un autre ! Quelle sorte de renseignements ?
— Jusqu’à présent, cela semble surtout concerner notre artillerie.
— Des renseignements importants ?
— Pas particulièrement. Mais il pourrait y avoir d’autres sujets dont nous n’avons pas connaissance.
— Qui est-ce ?
— Un prétendu « comte Walsin Esterhazy », commandant au 74e.
Boisdeffre fait un effort de mémoire visible avant de secouer la tête.
— Ce n’est pas un nom que j’aurais oublié si je l’avais croisé. Comment sommes-nous tombés sur lui ?
— De la même façon que nous avons trouvé Dreyfus, par notre agent à l’ambassade germanique.
— Mon Dieu, comme je voudrais que mon épouse trouve une femme de ménage moitié aussi efficace que cette femme !
Il rit à sa propre plaisanterie et me paraît remarquablement détendu. Peut-être est-ce l’effet de son hydrothérapie.
— Qu’en dit le général Gonse ?
— Je ne l’ai pas encore mis au courant.
— Pourquoi ?
— J’ai jugé préférable de vous en parler d’abord. Avec votre permission, j’aimerais en référer ensuite au ministre. J’espère en savoir plus d’ici un jour ou deux sur Esterhazy. Jusque-là, je préfère ne rien dire au général Gonse.
— Comme vous voudrez.
Il palpe ses poches, trouve sa tabatière et m’en offre une prise. Je refuse. Il en inspire deux pincées. Nous empruntons la place de la Bastille. Il ne nous reste que quelques minutes avant d’arriver à destination, et il me faut une décision. J’insiste :
— J’ai donc votre permission pour informer le ministre.
— Oui, je crois que vous devriez, non ? Néanmoins, j’aimerais vraiment, ajoute-t-il en me tapotant le genou pour souligner chaque mot, éviter un autre scandale public ! Un Dreyfus suffit pour une génération. Essayons de traiter cette affaire avec plus de discrétion.
Notre arrivée à l’hôtel de Sens m’épargne d’avoir à répondre. Pour une fois, cette espèce de lugubre château médiéval est le théâtre d’un peu d’activité. Une sorte de réception officielle y est donnée. Des invités arrivent en tenue de soirée. Et là, à l’entrée, en train de fumer une cigarette, ce n’est autre que Gonse. Notre auto s’immobilise à quelques mètres. Gonse jette sa cigarette et vient vers nous, tandis que le chauffeur descend de voiture et vient abaisser le marchepied pour Boisdeffre. Gonse s’immobilise et salue.
— Bon retour à Paris, mon général !
Puis, me regardant avec une suspicion non dissimulée :
— Et le colonel Picquart ?
Le ton est interrogatif.
— Le général de Boisdeffre a eu la bonté de me raccompagner depuis la gare, m’empressé-je d’expliquer.
Ce n’est ni un mensonge complet ni tout à fait la vérité, mais cela suffit heureusement à couvrir mon départ. Je salue et leur souhaite une bonne soirée. J’attends d’avoir atteint le coin de la rue pour risquer un regard derrière moi, mais les deux hommes sont déjà entrés.
Il y a trois raisons pour lesquelles je ne veux pas encore parler d’Esterhazy à Gonse. Premièrement, je ne doute pas que dès que cet éminent vieux bureaucrate aura vent de l’affaire, il voudra en prendre le contrôle et qu’il commencera à y avoir des fuites ; deuxièmement, parce que je connais le fonctionnement de l’armée et que je ne serais pas étonné qu’il s’adresse à Henry derrière mon dos ; et surtout, troisièmement, parce que si j’arrive à assurer d’abord mes arrières avec le chef de l’état-major et le ministre de la Guerre, Gonse ne sera plus en mesure d’interférer et je serai libre de suivre la piste où elle me mènera. Je ne suis pas complètement dénué de ruse : comment serais-je devenu le plus jeune colonel de l’armée française sans cela ?
Ainsi, jeudi matin, à l’heure même où l’équipe de Bâle est censée établir le contact avec l’agent double, Cuers, je prends le dossier Bienfaisant et ma clef personnelle — gage de ma position privilégiée —, et me glisse par la porte de bois dans le jardin de l’hôtel de Brienne. Ce jardin, qui paraissait si magique sous la neige, le jour de la dégradation de Dreyfus, présente un charme bien différent au mois d’août. Le feuillage des grands arbres est si dense que le ministère pourrait tout aussi bien ne pas exister ; les bruits de Paris semblent si lointains, guère plus qu’un bourdonnement d’abeilles, et la seule personne visible est un vieux jardinier qui arrose un parterre de fleurs. Alors que je traverse la pelouse brune et desséchée, je me promets que si jamais je deviens ministre, l’été, je ferai porter mon bureau ici même et dirigerai l’armée depuis mon poste sous un arbre, comme César l’avait fait en Gaule.
J’atteins le bord de la pelouse, foule l’allée de gravier et franchis d’un pas vif les marches basses de pierre claire qui mènent à la porte vitrée de la résidence du ministre. J’ouvre la porte, puis gravis le même escalier de marbre que j’ai monté au début de ce récit, passe devant la même armure et le même tableau pompeux représentant Bonaparte. Je penche la tête par la porte du secrétariat personnel du ministre et demande à l’une de ses ordonnances, le capitaine Robert Calmon-Maison, s’il me serait possible d’avoir une entrevue avec le ministre. Calmon-Maison se garde bien de réclamer de quoi il est question, car il sait que je suis le gardien des secrets de son maître. Il va vérifier et revient en m’informant que l’on va me recevoir immédiatement.
Que l’on s’habitue vite au pouvoir ! Quelques mois à peine auparavant, j’aurais été impressionné de me trouver dans le cabinet du ministre ; maintenant, ce n’est qu’un lieu de travail, et le ministre lui-même n’est plus qu’un soldat-bureaucrate parmi d’autres dans la valse menée par le gouvernement. Le nouvel occupant, Jean-Baptiste Billot, frôle les soixante-dix ans et occupe cette fonction pour la seconde fois, la première remontant à quatorze ans plus tôt. Il est marié à une femme riche et raffinée, mène une politique de centre gauche et ressemble pourtant à un général d’opérette stupide avec son torse massif, ses moustaches blanches hérissées et ses yeux globuleux perpétuellement indignés — il est, naturellement, la coqueluche des caricaturistes. Et je sais sur lui un autre détail qui n’est pas sans intérêt : il déteste son prédécesseur, le général Mercier, et ce depuis les grandes manœuvres militaires de 1893, quand il a été battu par l’homme plus jeune qui commandait le corps adverse, humiliation qu’il ne lui a jamais pardonnée.