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Au moment où j’entre, il se tient à la fenêtre et présente son large dos à la pièce. Sans se retourner, il me dit :

— Lorsque je vous ai vu traverser la pelouse, Picquart, je me suis dit : Tiens, voilà donc ce jeune et brillant colonel qui m’apporte encore un fichu problème à résoudre ! Et puis j’ai pensé : Pourquoi faut-il que j’endure pareilles tribulations à mon âge ? Je devrais être à la campagne par une journée comme celle-ci, à jouer avec mes petits-enfants au lieu de la gaspiller à parler avec vous !

— Nous savons tous les deux, monsieur le ministre, qu’il ne vous faudrait pas cinq minutes pour mourir d’ennui, et que vous nous reprocheriez déjà d’avoir mené le pays à la ruine pendant votre absence.

Les épaules massives se soulèvent brièvement.

— J’imagine que ce n’est pas faux. Il faut bien que quelqu’un de sain d’esprit surveille cette maison de fous.

Il pivote sur ses talons et franchit le tapis en se dandinant, offrant une vision assez inquiétante pour quelqu’un qui n’y serait pas accoutumé, un peu comme si l’on se faisait charger par un grand morse.

— Bien, bien, relance-t-il, que se passe-t-il ? Vous paraissez très tendu. Asseyez-vous, mon garçon. Vous voulez un verre ?

— Non, merci.

Je prends place sur la même chaise que j’avais occupée pour décrire la cérémonie de dégradation à Mercier et Boisdeffre. Billot s’installe en face de moi et me dévisage d’un regard perçant. Le numéro du vieux ronchon n’est qu’une feinte : le ministre est en fait aussi vif et ambitieux qu’un homme de la moitié de son âge. J’ouvre le dossier Bienfaisant.

— Il semble bien que nous ayons découvert un espion allemand au sein de notre armée, malheureusement…

— Bon Dieu !

Une fois de plus, je décris les activités d’Esterhazy et l’opération que nous avons montée pour le surveiller. Je donne à Billot un peu plus de détails que je n’en ai donné à Boisdeffre ; je lui parle en particulier de la mission d’interrogatoire en cours à Bâle. Je lui montre le petit bleu et les photographies à l’entrée de l’ambassade. Mais je ne parle pas de Dreyfus : j’ai conscience que, si je le faisais, cela ferait capoter tout le reste.

Billot pose quelques questions pertinentes : Que valent ces documents ? Comment se fait-il que l’officier supérieur d’Esterhazy n’ait rien remarqué de bizarre à son sujet ? Sommes-nous certains qu’il agisse seul ? Il ne cesse de revenir à l’image d’Esterhazy sortant les mains vides de l’ambassade. Il finit par avancer :

— Peut-être devrions-nous essayer d’utiliser ce gredin à notre avantage ? Au lieu de nous contenter de l’enfermer, ne pourrions-nous pas nous servir de lui pour faire passer des informations fausses à Berlin ?

— J’y ai réfléchi. Le problème, c’est que les Allemands se méfient déjà de lui. Il est peu vraisemblable qu’ils gobent ce qu’il leur dirait sans vérifier par eux-mêmes ses informations. Et, bien entendu…

Billot termine la phrase à ma place :

— Et, bien entendu, pour le convaincre de nous aider, il faudrait lui promettre l’immunité contre toutes poursuites, alors que le seul endroit qui convienne à ceux de l’espèce d’Esterhazy est derrière les barreaux. Non, vous avez bien fait, colonel, commente-t-il en refermant le dossier d’un coup sec avant de me le rendre. Poursuivez l’enquête jusqu’à ce que nous le coincions une fois pour toutes.

— Vous voudriez aller jusqu’à la cour martiale ?

— Absolument ! Quel autre choix avons-nous ? Le laisser prendre sa retraite avec une demi-solde ?

— Le général de Boisdeffre préférerait éviter le scandale…

— Je n’en doute pas. Je n’en suis pas friand moi-même. Mais si nous laissions le gredin s’en tirer — là, ce serait un vrai scandale !

Je retourne satisfait dans mon bureau. J’ai l’aval des deux hommes les plus puissants de l’armée pour continuer mon enquête. L’échelon de Gonse a été sauté dans la voie hiérarchique, et il ne me reste plus qu’à attendre des nouvelles de Bâle.

La journée s’étire en travail de routine. Avec la chaleur, les égouts puent encore plus que d’habitude. J’ai du mal à me concentrer. À cinq heures et demie, j’intime au capitaine Junck de m’obtenir une communication téléphonique avec l’hôtel Schweizerhof pour sept heures. À l’heure dite, je reste près du téléphone, dans le couloir du premier étage, à fumer une cigarette. La sonnerie retentit et j’arrache les écouteurs de leur support. Je connais le Schweizerhof : c’est un grand hôtel moderne situé sur une place sillonnée par des lignes de tramway. Je donne à la réception le nom d’emprunt de Lauth et demande à lui parler. On me fait attendre longtemps pendant que le sous-directeur va se renseigner. À son retour, il m’annonce que le monsieur en question vient de quitter l’hôtel et n’a pas laissé d’adresse. Qu’est-ce que cela signifie ? Peut-être prévoient-ils un second jour d’interrogatoire et ont-il pris la précaution de changer d’hôtel, ou peut-être en ont-ils terminé et se pressent-ils afin d’attraper le train de nuit pour Paris. Je m’attarde encore une heure au bureau dans l’espoir de recevoir un télégramme, puis décide de sortir.

J’aurais apprécié un peu de compagnie pour me distraire, mais tout le monde semble passer le mois d’août au loin. Les Comminges ont fermé leur maison et pris leurs quartiers d’été dans leur résidence de campagne. Pauline est en vacances à Biarritz avec Philippe et leurs filles. Louis Leblois est rentré en Alsace pour être auprès de son père gravement malade. J’éprouve une bonne dose de ce que ces messieurs de la rue de Lille appelleraient Weltschmerz : je suis las du monde. Au bout du compte, je dîne seul dans un restaurant proche du ministère et rentre chez moi avec l’intention de lire le dernier roman de Zola. Mais son sujet, l’Église catholique romaine, m’ennuie, et il fait tout de même sept cent cinquante pages. Je suis prêt à accepter une telle prolixité de la part de Tolstoï, mais pas de Zola. Je l’abandonne bien avant la fin.

Je suis à mon cabinet tôt le lendemain matin, mais aucun télégramme ne m’attend, et ce n’est qu’en début d’après-midi que j’entends Henry et Lauth monter l’escalier. Je me lève et traverse la pièce à grandes enjambées. J’ouvre la porte à la volée et découvre avec surprise qu’ils sont en uniforme.

— Messieurs, dis-je d’un ton sarcastique, j’ose espérer que vous êtes bien allés en Suisse ?

Les deux officiers saluent, Lauth avec une certaine nervosité, me semble-t-il, mais Henry avec une nonchalance qui confine à de l’insolence.

— Pardon, mon colonel. Nous nous sommes arrêtés chez nous pour nous changer.