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— Qu’est-ce que vous écrivez ?

— C’est une énigme.

Je ne sais trop s’il se réfère au genre de sa composition ou à son état d’avancement. Il semble pressé d’y retourner : en tout cas, il ne m’invite pas à m’asseoir.

— Eh bien, annoncé-je, j’ai une autre énigme pour vous.

J’ouvre ma serviette et lui remets l’une des lettres d’Esterhazy.

— Peut-être reconnaîtrez-vous cette écriture.

Il la reconnaît immédiatement — je le vois à son tressaillement, puis à l’effort qu’il fait pour masquer sa confusion.

— Je ne sais pas, marmonne-t-il. Elle m’est vaguement familière. C’est de qui ?

— Je ne peux pas vous le révéler. Mais je peux vous dire que cela ne peut être notre ami de l’île du Diable parce qu’elle a été écrite le mois dernier.

Il me la rend aussitôt : de toute évidence, il ne veut pas en entendre parler.

— Vous devriez montrez ça à Bertillon. C’est lui, le graphologue.

— C’est fait. Il dit que l’écriture est identique à celle du bordereau — « identique », c’est le mot qu’il a employé.

Un silence gêné s’ensuit, que du Paty essaie de meubler en soufflant sur les deux faces de son monocle, puis en le frottant sur la manche de son peignoir avant de le remettre devant son œil pour me dévisager.

— Pourquoi êtes-vous ici exactement, Georges ?

— Je fais simplement mon devoir, Armand. Je suis chargé d’enquêter sur les espions potentiels, et il semble que j’en ai trouvé un autre — un traître qui est parvenu à passer inaperçu alors que vous meniez l’enquête sur Dreyfus, il y a deux ans.

Du Paty, sur la défensive, croise les bras sous les larges manches de son peignoir. Il paraît saugrenu, semblable à un magicien de cabaret tout droit sorti du Chat Noir.

— Je ne suis pas infaillible, se défend-il. Je n’ai jamais prétendu l’être. Il est possible qu’il y ait eu des complices. Sandherr a toujours pensé que Dreyfus avait au moins un complice.

— Vous avez des noms ?

— Personnellement, je soupçonnais le frère, Mathieu. Sandherr aussi, d’ailleurs.

— Mais Mathieu n’était pas dans l’armée, à l’époque. Il ne se trouvait même pas à Paris.

— Non, réplique du Paty sur un ton lourd de sous-entendus, mais il était en Allemagne. Et il est juif.

Je n’ai nulle envie de me laisser entraîner dans une des théories fumeuses de Du Paty. Cela reviendrait à se perdre dans un labyrinthe dans issue.

— Je vais vous laisser travailler.

Je pose un instant ma serviette sur l’écritoire afin d’y ranger la photographie. Mon œil tombe alors inévitablement sur une page du roman qu’écrit du Paty. « Vous ne m’aveuglerez pas encore avec votre beauté, mademoiselle », s’écria le duc d’Argentin en faisant tournoyer la pointe de sa dague empoisonnée…

Du Paty m’observe. Il déclare :

— Le bordereau n’était pas la seule preuve contre Dreyfus, vous savez. Nous avions des renseignements qui ont conduit à sa condamnation. Le dossier secret. Comme vous vous en souvenez certainement.

Sa dernière remarque est chargée de menace.

— Je m’en souviens.

— Bien.

— Essayez-vous d’insinuer quelque chose ?

— Non. Sinon que j’espère seulement que vous n’oubliez pas, dans la poursuite de votre enquête, que vous avez vous aussi participé à l’accusation. Laissez-moi vous reconduire.

Arrivé à la porte, je lui rétorque :

— En fait, si je peux me permettre une correction, ce n’est pas exactement la vérité. Sandherr, Henry, Gribelin et vous étiez en charge de l’accusation. Je n’ai jamais été autre chose qu’un observateur.

Du Paty émet un hennissement de rire. Son visage est assez proche du mien pour que je respire son haleine. Elle est chargée d’un relent de pourriture qui vient du plus profond de lui et n’est pas sans rappeler les égouts qui passent sous la section de statistique.

— Oh, mais qu’est-ce que vous croyez ? Un observateur ! Allons, mon cher Georges ! Vous avez assisté à tous les débats du conseil de guerre ! Vous avez été le garçon de course de Mercier pendant toute l’opération ! Vous lui avez conseillé sa tactique ! Vous ne pouvez pas tourner les talons maintenant et prétendre que vous n’y êtes pour rien ! Pourquoi donc pensez-vous que vous vous retrouvez à la tête de la section de statistique ? conclut-il en ouvrant la porte. Au fait, lance-t-il encore, faites mes amitiés à Blanche ! Elle n’est toujours pas mariée, si je ne m’abuse ? Dites-lui que je lui rendrais bien visite, mais vous savez comment cela se passe : ma femme ne serait pas d’accord.

Je suis trop furieux pour trouver une réplique et lui laisse la satisfaction d’avoir le dernier mot : il se croit tellement spirituel, planté sur le pas de sa porte avec son sourire insupportable, son peignoir, ses babouches et son fez.

Je rentre lentement vers la section et réfléchis à ce que je viens d’entendre.

Est-ce réellement ce qui se dit de moi — que j’étais le garçon de course de Mercier ? Que je n’ai obtenu mon poste actuel que parce que j’avais très bien su lui dire ce qu’il voulait entendre ?

J’ai l’impression d’avoir pénétré dans une galerie des glaces et de m’être vu pour la première fois sous un angle nouveau. Est-ce que je ressemble vraiment à ça ? Est-ce que je suis vraiment comme ça ?

Deux mois après l’arrestation de Dreyfus, à la mi-décembre 1894, je fus convoqué par le général Mercier. On ne me dit pas de quoi il s’agissait. Je supposai que cela devait avoir un lien avec l’affaire Dreyfus et qu’il y aurait d’autres personnes présentes. J’avais raison sur le premier point, mais pas sur le second. Cette fois, Mercier me reçut en privé.

Il était assis à son bureau. Un maigre feu de charbons brunâtres sifflait dans l’âtre. La presse avait eu vent de l’arrestation de Dreyfus six semaines plus tôt, au début du mois de novembre — Haute trahison ! Arrestation d’un officier juif ! Le capitaine Dreyfus ! — et le public brûlait à présent de savoir de quoi il était coupable et ce que le gouvernement comptait faire de lui ; je me le demandais aussi. Mercier me pria de m’asseoir, puis me refit le coup de me faire attendre pendant qu’il finissait d’annoter le document sur lequel il était penché, m’offrant tout le loisir d’étudier le sommet de son crâne étroit dont la brosse courte se raréfiait, et de m’interroger sur les secrets et machinations qui se cachaient en dessous. Il finit cependant par poser sa plume et demanda :

— Avant toute chose, permettez-moi de m’assurer que vous n’avez pris aucune part à l’enquête sur le capitaine Dreyfus depuis son arrestation ?

— Aucune, monsieur le ministre.

— Et vous ne vous êtes entretenu de l’affaire ni avec le colonel du Paty, ni avec le colonel Sandherr, ni avec le commandant Henry ?

— Non.

Il y eut un silence durant lequel Mercier m’examina de ses yeux bridés.

— Vous vous intéressez à la littérature, me semble-t-il.

J’hésitai. C’était le genre d’aveu qui pouvait vous ruiner une perspective de promotion.

— Assez, dans la vie privée, mon général ; oui, je m’intéresse à tous les arts.

— Il n’y a pas de quoi en avoir honte, commandant. Je cherche simplement quelqu’un qui puisse me faire un rapport qui ne se limite pas aux faits bruts. Vous pensez pouvoir y arriver ?