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— Je l’espère. Cela dépend naturellement du sujet.

— Vous souvenez-vous de ce que vous avez dit, dans ce même cabinet, la veille de l’arrestation de Dreyfus ?

— Je ne suis pas sûr de voir à quoi vous faites allusion, mon général.

— Vous avez demandé au colonel du Paty : « Que se passera-t-il si Dreyfus n’avoue pas ? » Je l’ai noté, à l’époque. C’était une bonne question : « Que se passera-t-il s’il n’avoue pas ? » Le colonel du Paty nous a assuré qu’il avouerait. Or, il apparaît maintenant qu’il n’a pas avoué bien qu’il soit en prison depuis deux mois. En toute confidence, commandant, je dois vous dire que je suis déçu.

— Je le comprends sans peine.

Pauvre vieux du Paty, me dis-je. J’eus du mal à conserver mon sérieux.

— Voilà. Le capitaine Dreyfus comparaîtra la semaine prochaine devant le conseil de guerre, et ceux-là mêmes qui me promettaient qu’il avouerait me promettent aujourd’hui avec la même assurance qu’il sera jugé coupable. Mais j’ai appris la prudence, vous comprenez ?

— Tout à fait.

— On ne fera qu’une bouchée du gouvernement si le procès se passe mal. Vous avez déjà lu la presse : « L’affaire sera étouffée parce que l’officier est juif… » Voici donc ce que j’attends de vous.

Il posa les coudes sur la table et parla d’une voix très calme et assurée.

— Je veux, commandant Picquart, que vous assistiez pour moi chaque jour au procès, et que vous veniez me rendre compte chaque soir de ce que vous aurez vu. Je n’attends pas juste : « Il a dit ceci, il a dit cela… » — n’importe quel secrétaire connaissant la sténographie peut y arriver. J’attends de vous ce qui touche à l’essentiel, dit-il en frottant son pouce contre son index. Décrivez-moi les choses comme un écrivain. Dites-moi comment sonne l’accusation. Observez les juges, étudiez les témoins. Je ne peux assister moi-même aux débats. Cela donnerait à toute l’affaire une dimension politique. Vous devrez donc être mes yeux et mes oreilles. Vous pourriez faire cela pour moi ?

— Oui, mon général, dis-je. J’en serais honoré.

Je quittai le cabinet de Mercier en affichant l’expression solennelle appropriée. Mais dès que j’arrivai devant le palier, je portai la main à mon képi pour saluer le portrait de Bonaparte. Une mission spéciale du ministre de la Guerre ! Ce n’était pas que cela — je devais être « ses yeux et ses oreilles » ! Je dévalai l’escalier de marbre, un grand sourire aux lèvres.

Le procès de Dreyfus devait commencer le mercredi 19 décembre au tribunal militaire, une vieille bâtisse sinistre située juste en face de la prison du Cherche-Midi, et il devait durer trois ou quatre jours. J’espérais sincèrement que ce serait terminé avant samedi soir ; j’avais des billets pour assister à la première de Prélude à l’après-midi d’un faune, de M. Debussy, à la salle d’Harcourt.

Je pris soin d’arriver au tribunal de bonne heure. Il ne faisait pas encore jour quand je pénétrai dans le vestibule bondé. La première personne que je repérai fut le commandant Henry. Quand il me vit, il ne put réprimer un sursaut de surprise.

— Commandant Picquart ! Que faites-vous ici ?

— Le ministre m’a chargé d’être son observateur.

— Seigneur, vraiment ? fit Henry avec une grimace. C’est qu’on n’est pas n’importe qui maintenant ! Vous allez donc être son mouchard ! Il va falloir qu’on fasse attention à ce qu’on dit quand vous serez dans les parages.

Il feignait de plaisanter, mais je voyais bien qu’il se sentait insulté et, à partir de cet instant, il ne cessa de se méfier de moi. Je lui souhaitai bonne chance et gravis l’escalier de pierre qui menait à la salle d’audience, au premier étage.

La bâtisse était en fait un ancien couvent aux épaisses portes basses et cintrées et aux murs grossièrement passés à la chaux, d’où jaillissaient de petits crochets pour les images pieuses. La salle réservée aux audiences n’était guère plus vaste qu’une salle de classe, et déjà remplie de journalistes, de gendarmes, de soldats et de ces habitués des tribunaux dont le passe-temps est de suivre les procès. Pour les juges, une longue table recouverte de feutre vert occupait, tout au bout, une estrade dressée sous la représentation gigantesque d’un Christ. On avait cloué des tapis par-dessus les fenêtres — que ce fût pour empêcher les regards indiscrets ou le froid de décembre d’entrer, je ne le sus jamais, mais l’effet en était curieusement sinistre et avait de quoi rendre claustrophobe. Il y avait, face aux juges, une simple chaise de bois pour l’accusé, un petit bureau d’un côté pour son avocat, et un autre, en face, pour le commissaire du gouvernement. Une chaise était placée sur le côté, derrière les juges, à mon intention. Il n’y avait pas de sièges pour l’assistance ; celle-ci ne pouvait que se presser contre les murs. Je pris mon calepin et un crayon, et m’assis pour attendre. À un moment, du Paty de Clam fit une brève apparition, suivi par le général Gonse. Ils passèrent la scène en revue puis s’éclipsèrent.

Les principaux protagonistes apparurent peu après. Il y avait Maître Edgar Demange, exotique dans sa robe noire et toque noire cylindrique, sinon l’image même du fermier terne, la cinquantaine, le visage large, rasé de frais avec de longs favoris clairsemés. Brisset était commissaire du gouvernement, mince comme une lame dans son uniforme de commandant. Arrivèrent enfin les sept juges militaires, eux aussi en uniforme — un colonel, trois commandants et deux capitaines conduits par le président du conseil de guerre, le colonel Émilien Maurel, vieillard maladif et ratatiné qui, je l’appris plus tard, souffrait d’hémorroïdes. Ce dernier prit place au centre de la longue table et s’adressa à la cour d’une voix grincheuse :

— Faites entrer l’accusé !

Tous les yeux se tournèrent vers le fond du tribunal, la porte s’ouvrit, et il apparut. Amaigri par la mauvaise alimentation, il se tenait légèrement voûté à cause du manque d’exercice et avait le teint gris du fait de l’épuisement et du manque de lumière dans sa cellule : il avait pris dix ans en dix semaines. Cependant, alors qu’il s’avançait dans la salle, escorté par un lieutenant de la garde républicaine, il relevait la tête avec un air de défi. Je détectai même dans son pas une nuance d’empressement. Peut-être Mercier avait-il raison de s’inquiéter. Je notai : Très grand seigneur & impatient de commencer. Il s’arrêta devant le colonel Maurel et salua.

Maurel toussota pour s’éclaircir la voix, et commença :

— Quel est votre nom ?

— Alfred Dreyfus.

— Lieu de naissance ?

— Mulhouse.

— Âge ?

— Trente-cinq ans.

— Vous pouvez vous asseoir.

Dreyfus s’installa sur sa chaise. Il retira son képi et le plaça dessous, puis il rajusta son pince-nez et regarda autour de lui. Je me trouvais juste dans sa ligne de mire, et ses yeux se posèrent presque aussitôt sur moi. Je soutins son regard pendant peut-être trente secondes. Quelle était son expression ? Je n’aurais su le déterminer. Mais j’avais le sentiment qu’en regardant ailleurs j’aurais admis que je lui avais joué un sale tour, et je m’y refusais.

Au bout du compte, ce fut le commissaire du gouvernement, Brisset, qui mit fin à notre concours en nous faisant détourner les yeux au même instant. Il se mit debout et dit :

— Monsieur le président, considérant que la publicité du procès est dangereuse pour l’ordre public, je requiers le conseil d’ordonner que les débats auront lieu à huis clos.