Aussitôt, Demange se leva pesamment.
— Monsieur le président, nous nous y opposons avec la plus grande vigueur. Mon client a le droit d’être traité comme n’importe quel accusé.
— Monsieur le président, en temps normal, nul ne discuterait cela. Mais la preuve contre le capitaine Dreyfus comprend nécessairement des questions importantes de nature à compromettre la défense nationale.
— Avec tout le respect que je vous dois, attendu que l’unique pièce retenue contre mon client n’est qu’une page à l’écriture controversée…
Un murmure de surprise parcourut la salle. Maurel le fait taire d’un coup de marteau.
— Maître Demange ! Silence, s’il vous plaît ! Vous êtes un avocat beaucoup trop expérimenté pour être excusé d’avoir recours à un tel stratagème. Le conseil se retire pour en délibérer. Qu’on reconduise l’accusé dans sa cellule.
Dreyfus fut emmené. Les juges sortirent à sa suite. Demange paraissait satisfait de ce premier échange. Ainsi que j’en avertis par la suite Mercier, quoi qu’il pût se passer, il avait réussi à informer le public du peu d’épaisseur des charges contre Dreyfus.
Un quart d’heure plus tard, le conseil reprit sa place. Maurel ordonna de faire revenir Dreyfus de sa cellule, et l’accusé fut ramené devant ses juges, plus imperturbable que jamais. Maurel déclara :
— Le conseil a examiné la question avec la plus grande attention. Étant donné le caractère hautement inhabituel de cette affaire, qui touche à des questions particulièrement graves de défense nationale, on ne saurait en la matière se montrer trop prudent. Le conseil ordonne donc le huis clos. En conséquence, l’assistance doit évacuer la salle immédiatement.
Une rumeur de mécontentement et de déception s’éleva. Demange essaya de protester, mais Maurel abattit son marteau.
— Non, non, le conseil a pris sa décision, Maître Demange ! Nous n’en discuterons pas avec vous. Huissiers, faites évacuer la salle !
Demange se laissa tomber sur son siège. Il avait à présent la mine sombre. Il ne fallut pas plus de deux minutes aux gendarmes pour faire sortir la presse et le public. Dès que les huissiers eurent refermé les portes, l’atmosphère du tribunal changea du tout au tout. Le calme s’abattit. Les tentures devant les fenêtres semblaient nous couper du monde extérieur. Seules treize personnes restaient présentes : Dreyfus, son avocat et le commissaire du gouvernement, les sept juges, le greffier Vallecalle, un représentant de la police et moi-même.
— Bien, assura Maurel. Nous pouvons commencer à examiner les preuves. Si le prisonnier veut bien se lever. Monsieur Vallecalle, lisez l’accusation…
Durant les trois après-midi suivants, dès la fin de la session, je me précipitais en bas, traversais la meute des journalistes — dont j’ignorais les questions — et m’enfonçais dans la pénombre hivernale pour fouler les sept cent vingt mètres exactement (je les comptais chaque fois) de pavés glacés qui séparaient la rue du Cherche-Midi de l’hôtel de Brienne.
— Commandant Picquart, pour le ministre de la Guerre…
Mes comptes rendus au ministre se déroulaient toujours de la même façon. Mercier m’écoutait avec la plus grande attention.
Il me posait quelques questions, aussi pertinentes que laconiques. Puis il m’envoyait à Boisdeffre pour que je lui répète ce qu’il venait d’entendre. Boisdeffre, qui rentrait tout juste des obsèques du tsar Alexandre III à Moscou, sa noble tête sans doute truffée de problèmes russes, m’écoutait alors jusqu’au bout avec la plus grande courtoisie et, la plupart du temps, sans faire de commentaires. Après Boisdeffre, on me conduisait en voiture du ministère de la Guerre au palais de l’Élysée, où je rendais compte au président de la République en personne, le lugubre Jean Casimir-Perier, ce qui constituait une mission plutôt gênante dans la mesure où le Président soupçonnait depuis longtemps son ministre de la Guerre d’intriguer derrière son dos. En fait, Casimir-Perier n’était à l’époque pas loin de se sentir lui-même prisonnier — isolé dans ses appartements dorés, ignoré par les ministres, réduit à un rôle de pure cérémonie. Il manifestait son mépris pour l’armée en ne m’invitant pas une seule fois à m’asseoir. Sa réaction, à l’écoute de mon récit, était de le ponctuer de remarques sarcastiques et de reniflements incrédules :
— On croirait une intrigue de l’Opéra-Comique !
Je partageais en privé ses doutes, et ils ne firent que s’accroître à mesure que la semaine avançait. Le premier jour, les témoins furent les six hommes clés qui avaient travaillé à l’instruction du procès contre Dreyfus : Gonse, Fabre et d’Aboville, Henry, Gribelin et du Paty. Gonse expliqua que Dreyfus avait pu très facilement avoir accès aux documents secrets mentionnés dans le bordereau Fabre et d’Aboville décrivirent son comportement suspect lorsqu’il servait au 4e Bureau. Henry témoigna de l’authenticité du bordereau en tant que preuve récupérée à l’ambassade d’Allemagne. Gribelin — s’appuyant sur des rapports de police établis par Guénée — dressa un portrait de Dreyfus en coureur de femmes et joueur invétéré que je trouvai franchement impossible à croire. Mais du Paty assura que Dreyfus était poussé par des « pulsions animales », et que, sous son apparence convenable, c’était une canaille * (Dreyfus se contenta de hocher la tête à ces propos). Du Paty allégua aussi que l’accusé avait modifié volontairement son écriture pour la déguiser pendant la dictée — accusation sérieusement démontée lorsque Demange, lui montrant des échantillons de l’écriture de Dreyfus, le pria de désigner où ces changements intervenaient et que du Paty fut dans l’incapacité de le faire.
Au total, ce n’était guère impressionnant.
À la fin de mon premier rapport, quand Mercier me demanda mon opinion sur le déroulement du procès, j’hésitai.
— Eh bien, commandant, dit-il à voix basse, votre avis, en toute honnêteté, s’il vous plaît. C’est pour cela que je vous envoie là-bas.
— En fait, monsieur le ministre, en toute franchise, je dois vous dire que tout repose principalement sur des présomptions. Nous avons amplement établi que Dreyfus pourrait être le traître ; mais nous n’avons pas encore démontré qu’il l’était.
Mercier grogna, mais ne fit pas d’autre commentaire. Cependant, le lendemain, lorsque j’arrivai au tribunal pour le deuxième jour d’audience, Henry m’attendait.
— Il paraît que vous avez dit au ministre que notre dossier paraît assez mince, commença-t-il sur un ton accusateur.
— N’est-ce pas le cas ?
— Non, je ne pense pas.
— Voyons, commandant Henry, ne semblez pas si offensé. Vous voulez vous joindre à moi ? proposai-je en lui offrant une cigarette, qu’il prit avec réticence.
Je frottai une allumette et allumai la sienne en premier.
— Je n’ai pas dit que le dossier était mince, juste qu’il n’était pas assez étayé.
— Bon Dieu, répliqua Henry, dont le soupir de contrariété s’accompagna d’un jet de fumée, c’est facile à dire pour vous. Si seulement vous saviez toutes les preuves avérées que nous avons contre ce porc. Figurez-vous que nous disposons même d’une lettre d’un officier du renseignement étranger où il est nommément cité comme étant le traître !
— Alors, servez-vous-en !
— Comment faire ? Cela reviendrait à trahir nos sources les plus secrètes. Cela causerait plus de mal que Dreyfus n’en a déjà fait.