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— Même avec le huis clos ?

— Ne soyez pas naïf, Picquart ! Chaque mot prononcé dans cette salle finira par sortir à un moment ou à un autre.

— Eh bien, je ne vois pas que suggérer d’autre.

Henry tira longuement sur sa cigarette.

— Que se passerait-il, glissa-t-il en jetant un coup d’œil autour de lui pour vérifier que personne n’écoutait, si je revenais devant le conseil afin de décrire certaines preuves que nous avons dans le dossier ?

— Mais vous avez déjà donné vos preuves.

— Ne pourrait-on me rappeler ?

— Sur quel motif ?

— Ne pourriez-vous vous entretenir avec le colonel Maurel et le lui suggérer ?

— Quelle raison lui donnerais-je ?

— Je ne sais pas. Je suis sûr que nous pourrions trouver quelque chose.

— Mon cher Henry, je suis ici en tant qu’observateur, pas pour interférer avec la procédure.

— Parfait, conclut Henry avec amertume.

Il tira une dernière bouffée de sa cigarette, la laissa tomber sur le dallage et l’écrasa de la pointe de sa botte.

— Je le ferai moi-même.

La matinée de la deuxième séance fut consacrée à un défilé d’officiers de l’état-major. Ils se succédèrent pour dénigrer sans détour leur ancien camarade. Ils décrivirent un homme qui furetait dans leurs bureaux, refusait de fraterniser avec eux et se comportait toujours comme s’il leur était intellectuellement supérieur. L’un d’eux assura que Dreyfus lui avait confié se moquer de ce que l’Alsace fût sous occupation allemande puisqu’il était juif, et que les Juifs, n’ayant pas de pays à eux, étaient indifférents aux changements de frontières. Pendant tous ces témoignages, le visage de Dreyfus ne trahit aucune émotion. On aurait pu croire qu’il était sourd comme un pot, ou bien qu’il faisait tout pour ne pas entendre. Mais, une fois de temps en temps, il levait la main pour demander la parole. Il corrigeait alors un détail de sa voix atone : tel témoignage était faux puisqu’il ne se trouvait pas dans ce service au moment dit ; telle déclaration était erronée car il n’avait jamais rencontré le sieur en question. Il ne semblait animé par aucune colère. C’était un automate. Plusieurs officiers parlèrent néanmoins en sa faveur. Mon vieil ami Mercier-Milon le qualifia de « soldat fidèle et scrupuleux ». Le capitaine Tocane, qui avait suivi mes cours de topographie en même temps que Dreyfus, assura qu’il le croyait « incapable de félonie ».

Puis, à l’ouverture de la séance de l’après-midi, l’un des juges, le commandant Gallet, annonça qu’il avait une communication importante à porter à l’attention du conseil. D’après ce qu’il avait compris, déclara-t-il gravement, il y avait déjà eu une enquête sur une suspicion de trahison à l’état-major de l’armée avant que ne soit ouverte, en octobre, l’enquête sur Dreyfus. Si cela se devait se vérifier, il déplorait que le conseil n’en eût pas été informé, et il suggérait d’éclaircir ce point au plus tôt. Le colonel Maurel accepta, et pria l’huissier de rappeler le commandant Henry. Quelques minutes plus tard, Henry apparut, manifestement embarrassé et en train de boutonner sa tunique, comme si l’on était allé le chercher dans un cabaret. Je notai l’heure : 2 h 35.

Demange eût pu objecter au rappel du commandant. Mais Henry s’appliqua tant et si bien à jouer au témoin récalcitrant — debout, tête nue devant les juges, triturant nerveusement son képi entre ses mains — que l’avocat misa sans doute sur le fait que son témoignage tournerait à l’avantage de Dreyfus.

— Commandant Henry, commença Maurel avec gravité, le conseil a été informé que votre déposition d’hier était loin d’être complète, et que vous avez omis de nous parler d’une enquête précédente que vous auriez menée au sujet de la présence d’un espion au sein de l’état-major. Est-ce exact ?

— C’est vrai, monsieur le président, bredouilla Henry.

— Parlez plus fort, commandant ! Nous ne vous entendons pas !

— Oui, c’est vrai, répéta Henry d’une voix forte avant de parcourir la rangée de juges d’un regard d’excuse mêlée de défi. Je voulais éviter de dévoiler davantage d’informations que nécessaire.

— Dites-nous toute la vérité cette fois, s’il vous plaît.

Henry poussa un soupir et se passa la main dans les cheveux.

— D’accord, dit-il. Puisque le conseil insiste. C’était au mois de mars de cette année, une personne honorable — vraiment très honorable — nous a informés qu’il y avait à l’état-major un traître, qui transmettait des secrets à une puissance étrangère. La personne m’a répété personnellement son avertissement au mois de juin et, cette fois, elle s’est montrée plus précise, dit Henry avant de s’interrompre.

— Continuez, commandant.

— Elle a dit que le traître se trouvait au 2e Bureau. J’affirme, moi, que le traître, le voici !

L’accusation fit l’effet d’une grenade dans la petite salle. Dreyfus, jusque-là si calme qu’il paraissait à peine humain, bondit sur ses pieds pour protester contre ce guet-apens. Son visage pâle était livide de colère.

— Monsieur le président, je demande à savoir le nom de cet informateur !

— L’accusé est prié de se rasseoir ! tonna Maurel en abattant son marteau.

Demange saisit le bord de la tunique de son client et tenta de le faire rasseoir.

— Laissez-moi faire, capitaine, l’entendis-je chuchoter. C’est pour cela que vous me payez.

Dreyfus obtempéra à contrecœur. Demange se leva et protesta :

— Monsieur le président, il ne s’agit là que d’un ouï-dire — un outrage à la justice. La défense exige la comparution de cet informateur. Sinon, rien de ce qui vient d’être dit n’a la moindre valeur légale. Commandant Henry, vous devez pour le moins nous livrer le nom de cet homme.

Henry le regarda avec mépris.

— Il est évident que vous ne connaissez rien au renseignement, Maître Demange ! Quand un officier a dans la tête un secret redoutable, il ne le confie pas, même à son képi ! assura-t-il en agitant sa coiffure.

Dreyfus se leva de nouveau :

— C’est une infamie !

Et, cette fois encore, Maurel abattit son marteau pour réclamer le retour à l’ordre.

— Commandant Henry, reprit le colonel, nous ne vous demanderons pas le nom, mais pouvez-vous jurer sur l’honneur que l’officier incriminé était le capitaine Dreyfus ?

Henry leva lentement un index boudiné qu’il tendit vers l’image du Christ, au-dessus de la tête des juges. Et, d’une voix aussi fervente que celle d’un prêtre, il clama :

— Je le jure !

Je décrivis la scène le soir même à Mercier.

— À vous entendre, c’est un vrai mélodrame, commenta-t-il.

— Je pense que l’on peut dire sans risque que, si le commandant Henry quittait un jour l’armée, la Comédie-Française sera prête à l’accueillir.

— Mais ce témoignage a-t-il eu l’effet escompté ?

— Du point de vue théâtral, c’était parfaitement réussi. Quant à savoir si cela aura un poids juridique, c’est une autre question.

Le ministre se carra contre le dossier de son fauteuil et, la mine sombre, joignit l’extrémité de ses doigts.

— Qui seront les témoins de demain ?

— Le matin, il y aura le graphologue, Bertillon ; l’après-midi, la défense fera comparaître des témoins de la bonne moralité de Dreyfus.

— Qui ?

— Des amis de la famille — un homme d’affaires, un médecin, le grand rabbin de Paris…