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— Oh, pour l’amour de Dieu ! s’écria Mercier, se laissant aller pour la première fois en ma présence à une manifestation d’émotion. Jusqu’où va aller cette absurdité ? Vous imaginez les Allemands permettre un tel cirque ? Le Kaiser ferait simplement coller le traître contre un mur et le ferait fusiller !

Il se leva de son siège et s’approcha de l’âtre.

— C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons perdu en 70 — nous manquons totalement de leur rigueur impitoyable.

Il saisit le tisonnier et en frappa vicieusement les charbons, soulevant une gerbe d’étincelles orangées dans la cheminée. Ne sachant quoi répondre, je conservai le silence. Je dois reconnaître que je compatissais. Il livrait une bataille désespérée, mais sans pouvoir déployer ses meilleures troupes. Au bout d’un moment, sans quitter les flammes du regard, il me confia à voix basse :

— Le colonel Sandherr a rassemblé un dossier pour le conseil de guerre. Je l’ai vu. Boisdeffre également. Il prouve sans que le doute soit permis l’étendue des crimes de Dreyfus. Que devrions-nous en faire, d’après vous ?

— Produisez-le au tribunal, répondis-je sans hésiter.

— C’est impossible. Cela impliquerait que Dreyfus le lise. Mais nous pourrions peut-être, en confidence, le montrer aux juges, afin qu’ils se rendent compte de quoi il s’agit.

— Je n’hésiterais pas.

Il me regarda par-dessus son épaule.

— Même si cela est contraire à toutes les règles de la procédure juridique ?

— Tout ce que je peux dire, c’est que si vous ne le faites pas, il y a un risque pour qu’il soit acquitté. Vu les circonstances, on pourrait penser qu’il en va de votre devoir.

Je lui disais ce qu’il voulait entendre. Le contraire n’aurait fait aucune différence. Il aurait livré le dossier de toute façon. Je le laissai toujours en train d’attiser son feu.

Le lendemain matin, Bertillon fit sa déposition. Il se présenta chargé de toutes sortes de graphiques et d’échantillons d’écriture qu’il fit passer aux juges ainsi qu’à la défense et à l’accusation. Il disposa sur un chevalet un diagramme compliqué et truffé de flèches.

— Deux experts en écriture, déclara-t-il, ont soutenu que Dreyfus est l’auteur du bordereau ; deux autres ont noté des différences et conclu que ce n’était pas lui. Moi, monsieur le président, je vais m’employer à réconcilier les deux positions.

Sombre, hirsute, il arpentait l’espace confiné tel un petit singe en cage. Il parlait très vite et désignait de temps à autre le graphique.

— Messieurs, vous verrez que j’ai pris le bordereau et tracé par-dessus des lignes horizontales et verticales tous les cinq millimètres. Que trouvons-nous ? Nous trouvons que les mots répétés — manœuvre, modification, copie, disposition — commencent tous, au millimètre près, dans la même partie exactement de l’un des carrés que j’ai tracés. Il y a une chance sur cinq que cela se produise pour une seule répétition. La probabilité pour que cela arrive dans tous ces cas est de seize contre dix mille. La probabilité pour que cela se produise avec chacun des mots que j’ai analysés est de une contre cent millions ! Conclusion : le bordereau est forgé.

« Question : qui l’a forgé, et pourquoi ? Réponse : examinez une fois encore les polysyllabes redoublées dans le bordereau — manœuvre, modification. Lorsque vous les superposez, vous découvrez que le début correspond, mais pas la fin. Mais déplacez le mot précédent d’un millimètre et quart vers la droite, et la fin coïncide aussi. Messieurs, les échantillons d’écriture d’Alfred Dreyfus que m’a fournis le ministère de la Guerre présentent exactement les mêmes particularités ! Quant aux différences entre l’écriture du coupable et celle du bordereau — les « o » et les doubles « s », principalement —, imaginez mon étonnement lorsque j’ai retrouvé exactement les même traits de ces lettres dans des correspondances saisies émanant de l’épouse et du frère du coupable ! Un quadrillage de cinq millimètres, un gabarit de douze virgule cinq centimètres et un millimètre et quart d’imbrication ! Et cela revient encore… encore… et encore ! Conclusion : Dreyfus a forgé sa propre écriture pour éviter de se faire confondre en empruntant des traits de l’écriture de sa famille !

— Donc, intervient Dreyfus, le bordereau n’a pu être écrit que par moi, à la fois parce qu’il ressemble à mon écriture, et parce qu’il ne lui ressemble pas ?

— Exactement !

— Comment vous réfuter, alors ?

Un bon point. Je dus réprimer un sourire. Mais bien que Bertillon eût pu nous faire l’effet, à Dreyfus et à moi, d’être un imposteur, je vis qu’il avait impressionné les juges. C’étaient des soldats. Ils aimaient les faits, les diagrammes, les grilles millimétrées et les termes comme « quadrillage », « imbrication ». Cent millions contre un ! Voilà des statistiques qu’ils pouvaient comprendre !

Pendant la suspension du déjeuner, du Paty d’approcha de moi dans le couloir. Il se frottait les mains.

— D’après certains juges, Bertillon s’en est bien sorti ce matin. Je crois que nous tenons enfin ce vaurien. Que direz-vous au ministre ?

— Que Bertillon semble déséquilibré, et que je ne suis pas sûr d’évaluer à plus de cinquante-cinquante les chances d’obtenir une condamnation.

— Le ministre m’a parlé de votre pessimisme. Évidemment, il est toujours beaucoup plus facile de critiquer depuis les coulisses.

Il saisit une grande enveloppe jaune coincée sous son bras. Il me la remit.

— Voici pour vous, de la part du général Mercier.

Ce n’était pas lourd. Au toucher, j’aurais dit qu’elle contenait une dizaine de feuillets. Dans le coin supérieur droit, on avait écrit un grand « D » au crayon bleu.

— Qu’est-ce que je suis censé en faire ?

— Vous devez la transmettre au président de la cour avant la fin de la journée, le plus discrètement possible.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Vous n’avez pas à savoir ce qu’il y a à l’intérieur. Contentez-vous de la lui donner, Picquart, c’est tout. Et essayez d’être moins défaitiste.

J’emportai l’enveloppe avec moi à la séance de l’après-midi. Je ne savais pas où la mettre. Sous mon siège ? À côté ? Je finis par la poser en équilibre sur mes genoux tandis que la défense appelait ses témoins de moralité — une poignée d’officiers, un industriel, un médecin, le grand rabbin de Paris en tenue traditionnelle. Le colonel Maurel, visiblement éprouvé par ses hémorroïdes, les traita avec une certaine brusquerie, surtout le rabbin.

— Votre nom ?

— Dreyfuss…

— Dreyfus ? Vous êtes un parent ?

— Non, ce n’est pas la même famille. Nous sommes Dreyfuss avec deux « s ». Je suis le grand rabbin de Paris.

— Fascinant. Qu’est-ce que vous savez de l’affaire ?

— Rien. Mais je connais depuis longtemps la famille de l’accusé, et je la considère comme une très honnête famille…

Maurel s’agita pendant toute la déposition.

— Merci, dit-il, le témoin peut se retirer. Cela conclut l’audition des témoins dans cette affaire. Nous entendrons les plaidoiries de clôture demain. L’audience est levée. Qu’on ramène le prisonnier dans sa cellule.

Dreyfus ramassa son képi, se leva, salua puis quitta la salle sous escorte. J’attendis que les juges descendissent un par un de l’estrade, et m’approchai de Maurel.