Выбрать главу

— Excusez-moi, mon colonel, glissai-je à mi-voix. J’ai quelque chose pour vous, de la part du ministre de la Guerre.

Maurel m’adressa un regard irrité. C’était un petit bonhomme voûté au teint gris-vert.

— C’est bon, commandant, répliqua-t-il. Je l’attendais.

Il inséra l’enveloppe entre ses autres papiers et s’éloigna sans rien ajouter. Alors que je me retournais pour le regarder s’en aller, je découvris que l’avocat de Dreyfus m’observait. Demange fronça les sourcils en pinçant les lèvres, et je crus un instant qu’il allait me demander des explications. Je rangeai mon calepin dans ma poche, le saluai d’un signe de tête et le dépassai sans m’arrêter.

Lorsque je relatai l’épisode à Mercier, il déclara :

— Je crois que nous avons fait ce qu’il fallait.

— Au bout du compte, ce sera aux juges d’en décider, répliquai-je. Tout ce que vous pouvez faire, c’est leur donner l’intégralité des faits.

— J’imagine qu’il n’est nul besoin de vous rappeler que personne en dehors de notre groupe restreint ne doit jamais apprendre ce qui s’est passé.

Je m’attendais plus ou moins à ce qu’il me confie ce qu’il y avait dans le dossier, mais il se contenta de reprendre sa plume et se replongea dans ses papiers. Ses seules paroles de congé furent :

— Ne manquez pas d’informer le général de Boisdeffre que j’ai fait comme convenu.

Le lendemain matin, lorsque j’arrivai rue du Cherche-Midi, une petite foule s’était déjà rassemblée. Un renfort de gendarmes gardait la porte en cas de troubles. À l’intérieur du tribunal, il y avait deux fois plus de journalistes que les jours précédents : l’un d’eux m’annonça qu’on leur avait promis qu’ils pourraient entrer dans la salle pour entendre le verdict. Je me frayai un passage jusqu’à l’escalier et montai.

La dernière journée d’audience s’ouvrit à neuf heures. Chacun des sept juges se vit remettre une loupe, un exemplaire du bordereau et un échantillon de l’écriture de Dreyfus. Brisset prononça un réquisitoire interminable.

— Prenez vos loupes, recommanda-t-il, vous serez sûrs que c’est Dreyfus qui l’a écrit.

Le conseil se leva pour le déjeuner. Dans l’après-midi, un huissier vint allumer les lampes à gaz et, dans la pénombre qui s’installait, Maître Demange commença sa plaidoirie :

— Qu’est-ce qui incrimine mon client ? Il n’y a pas la moindre preuve tangible pour le relier à ce crime.

Maurel invita Dreyfus à faire une courte déclaration. Celui-ci s’exécuta en gardant les yeux rivés droit devant lui.

— Je suis français, et avant tout, je suis alsacien : je ne suis pas un traître.

Là-dessus, tout fut terminé, et Dreyfus fut emmené attendre le verdict dans une autre partie du bâtiment.

Lorsque les juges se furent retirés, je sortis dans la cour pour échapper à l’atmosphère oppressante. Il n’était pas encore six heures et il faisait désespérément froid. Mal éclairée par les becs de gaz, une compagnie de soldats de la garnison de Paris attendait. Les autorités avaient fait fermer les grilles donnant sur la rue, et l’on se serait cru dans une forteresse en état de siège.

J’entendais la foule parler et se déplacer dans l’obscurité, derrière les hauts murs. Je fumai une cigarette.

— Vous avez remarqué que Dreyfus a trébuché toutes les deux marches quand ils l’ont fait descendre ? dit un journaliste. Il ne sait plus où il en est, le pauvre diable.

— J’espère qu’ils en auront terminé à temps pour la première édition, commenta un autre.

— Oh, ne t’inquiète pas pour ça — ils vont vouloir aller dîner.

À six heures et demie, un assistant vint nous annoncer que les portes de la salle d’audience étaient rouvertes. Ce fut la cavalcade pour trouver une place. Je suivis les journalistes en haut. Gonse, Henry, du Paty et Gribelin se tenaient en rang, près de la porte. Leur tension nerveuse était telle que leur visage paraissait à peine moins blanc que le mur. Nous nous saluâmes, mais sans parler. Je retrouvai mon siège et sortis mon calepin pour la dernière fois. Il devait y avoir une centaine de personnes entassées dans l’espace confiné, mais elles ne faisaient pas un bruit. Le silence avait une qualité sous-marine — il semblait exercer une pression physique sur les poumons et les tympans. Je voulais désespérément que ce soit fini. À sept heures, un cri retentit dans le couloir — « Portez armes ! Présentez armes ! » — suivi par un bruit de bottes. Les juges reprirent leur place, conduits par Maurel.

— Levez-vous !

Le greffier Vallecalle lut le verdict :

— Au nom du peuple français, commença-t-il, et les sept juges saluèrent en portant la main à leur képi —, le premier conseil de guerre permanent du Gouvernement militaire de Paris, le huis clos ayant été prononcé, a rendu en audience publique le jugement dont la teneur suit…

Lorsqu’il prononça le mot « coupable », un cri de « Vive la patrie ! » fusa du fond du tribunal. Les reporters commencèrent à se ruer hors de la salle.

— Maître Demange, déclara Maurel, vous pouvez aller informer le condamné.

L’avocat ne bougea pas. Il avait la tête entre ses mains, et il pleurait.

Une étrange rumeur enfla au-dehors — une sorte de crépitement mêlé d’un mugissement. Je crus qu’il s’agissait de la pluie et du vent. Puis je pris conscience que c’était la foule massée dans la rue qui réagissait au verdict par des applaudissements et des clameurs : « À bas les Juifs ! » « Mort au traître juif ! ».

— Commandant Picquart, pour le ministre de la Guerre…

La sentinelle. La cour. Le hall. L’escalier.

Mercier se tenait au centre de son cabinet, en uniforme de parade. Il avait la poitrine blindée de médailles et de décorations. Son épouse anglaise était à son côté, en robe de velours vert, le cou orné de diamants. Ils semblaient tous les deux très petits et délicats, semblables à deux mannequins dans une reconstitution historique.

La course m’avait coupé le souffle, et je transpirais malgré le froid.

— Coupable, parvins-je à balbutier. Déportation à vie dans une enceinte fortifiée.

Mme Mercier porta la main à sa poitrine.

— Le pauvre homme ! s’écria-t-elle.

Le ministre cligna des yeux en me regardant, mais ne fit aucun commentaire, sinon :

— Merci de m’avoir tenu informé.

Je trouvai Boisdeffre à son cabinet, lui aussi en grande tenue et couvert de médailles, prêt à partir au même banquet que les Mercier, au palais de l’Élysée. Sa seule remarque fut :

— Je vais enfin pouvoir dîner en paix.

Le devoir accompli, je me précipitai rue Saint-Dominique et parvins de justesse à héler un fiacre. À huit heures et demie, je me glissai à ma place, près de Blanche de Comminges, à la salle d’Harcourt. Je cherchai Debussy du regard, mais ne pus le trouver. Le chef donna un petit coup de baguette, le flûtiste porta son instrument à ses lèvres, et ces premières mesures exquises et retentissantes — dont certains assurent qu’elles marquent la naissance de la musique moderne — chassèrent aussitôt Dreyfus de mes pensées.

12

J’attends délibérément la fin de la journée pour monter voir Gribelin. Il paraît très surpris de me découvrir à sa porte pour la deuxième fois en deux jours. Il se lève avec peine.

— Mon colonel ?

— Bonsoir, Gribelin. Je voudrais consulter le dossier secret sur Dreyfus, je vous prie.