Выбрать главу

Adieu mon bon petit chien.

Ton A

Davignon est l’adjoint du chef du 2e Bureau — l’officier en charge des communications avec les attachés militaires étrangers et de leurs invitations aux manœuvres, aux réceptions, aux conférences et autres. Je le connais bien. Son intégrité est, comme l’on dit, sans reproche.

La troisième lettre reconstituée est une note de Schwartzkoppen à Panizzardi :

Mon cher ami

Je regrette bien de pas vous avoir vu avant mon départ. Du reste je serai de retour dans huit jours. Ci-joint douze plans directeurs de Nice que ce canaille de D. m’a donnés pour vous. Je lui ai dit que vous n’avez pas l’intention de reprendre les relations. Il prétend qu’il y a eu un malentendu et qu’il ferait tout son possible pour vous satisfaire. Il dit qu’il s’était entêté et que vous ne lui en voulez pas. Je lui ai répondu qu’il était fou et que je ne croyais pas que vous voudriez reprendre les relations avec lui. Faites ce que vous voulez ! Au revoir, je suis très pressé.

Alexandrine
Ne bourrez pas trop !!!

Le dernier document, toujours manuscrit, est un commentaire sur la supposée carrière d’espion de Dreyfus signé du Paty. Il a pour but d’établir la corrélation entre les diverses pièces :

Le capitaine Dreyfus a commencé ses activités d’espionnage pour l’état-major allemand en 1890, à l’âge de trente ans, lors de son passage à l’École centrale de pyrotechnie militaire de Bourges, où il déroba un document décrivant un procédé de chargement des obus à la mélinite.

Dans la seconde partie de l’année 1893, alors qu’il participait au système des stagiaires, le capitaine Dreyfus a été affecté au 1er Bureau de l’état-major de l’armée. Pendant qu’il se trouvait là-bas, il avait accès au coffre contenant les plans des diverses fortifications, donc celles de Nice. Son comportement durant tout le stage a été suspect. L’enquête a établi qu’il lui aurait été très facile de prendre ces plans à un moment où il n’y avait personne dans le bureau. Lesdits documents ont été remis à l’ambassade d’Allemagne, puis par la suite transmis à l’attaché militaire italien (voir document ci-joint : « ce canaille de D »).

Au début de 1894, Dreyfus entra au 2e Bureau. La présence d’un espion allemand dans ce service fut portée à l’attention de M. Guénée au mois de mars (voir rapport ci-joint du commandant Henry…)

Et c’est tout. Je reprends l’enveloppe et la secoue, afin de m’en assurer. Cela se peut-il vraiment ? J’éprouve comme une douche froide, et même de la colère. J’ai été dupé. Il n’y a rien d’autre dans ce prétendu « dossier secret » que des circonstances et des insinuations. Aucun document, aucun témoin ne nomme Dreyfus comme étant un traître. Tout ce que l’on a qui puisse se rapprocher d’une incrimination, c’est la lettre « D » dans « ce canaille de D ».

Je relis la compilation fumeuse et sans suite de Du Paty. Cela a-t-il un sens ? Je connais la disposition et les procédures du 1er Bureau. Il aurait été pratiquement impossible pour Dreyfus de dérober sans se faire remarquer des documents de la taille de plans d’architecture. Et, en admettant qu’il l’eût fait, leur absence aurait aussitôt été remarquée. Cependant, il n’y avait jamais eu, à ma connaissance, de plainte concernant un vol de documents. Donc, Dreyfus avait dû les faire copier puis les avait remis en place — ce serait la suggestion ? Mais comment aurait-il pu faire autant de copies si rapidement ? Et comment aurait-il pu remettre les originaux dans le coffre toujours sans se faire remarquer ? Les dates ne collent pas non plus. Dreyfus n’est entré au 1er Bureau qu’en juillet 1893, or, d’après Henry, Schwartzkoppen avait déjà en sa possession des plans volés au mois de juin. Et l’attaché allemand qualifie D de « fou » : est-ce là un terme que l’on appliquerait au méticuleux Dreyfus ? Certainement pas plus que « canaille », en tout cas.

J’enferme le dossier dans mon coffre.

Juste avant de rentrer chez moi, je me rends au ministère pour prendre rendez-vous avec Boisdeffre. C’est Pauffin de Saint-Morel qui est de service. Il me dit que le chef ne sera pas là avant mardi.

— Je peux lui dire de quoi il s’agit ?

— Je ne préfère pas.

— Affaires secrètes ?

— Affaires secrètes.

— N’en dites pas plus, déclare-t-il avant de me noter sur l’agenda pour dix heures. Au fait, demande-t-il, vous avez suivi cette histoire d’espion allemand, avec le vieux Foucault ?

— Oui, merci.

— Il n’y a rien dedans ?

— Il n’y a rien dedans.

Je passe le samedi dans mon cabinet, à écrire un rapport pour Boisdeffre : « Note du Service de Renseignement sur le commandant Esterhazy, 74e d’infanterie. » Ce n’est pas si simple et je dois m’y reprendre à plusieurs fois. Je décris en termes circonspects l’interception du petit bleu, l’information de Cuers selon laquelle les Allemands (que je désigne sous le nom de code peu original de « X ») ont toujours un espion au sein de l’armée française, et les similitudes entre l’écriture du bordereau et celle d’Esterhazy (frappantes même pour l’œil le moins exercé). Le rapport couvre quatre pages d’une écriture serrée. Je conclus :

Les faits indiqués semblent assez sérieux pour mériter une enquête plus approfondie. Il serait surtout nécessaire d’obtenir du commandant Esterhazy une explication concernant ses relations avec l’ambassade X et l’usage qu’il a fait des documents qu’il a copiés. Mais il est vital d’agir par surprise, en alliant fermeté et prudence, car le commandant est connu pour être un homme d’une audace et d’une duplicité sans pareilles.

Je brûle mes notes et mes brouillons dans la cheminée, puis enferme le rapport complet dans mon coffre avec le dossier secret. C’est beaucoup trop explosif pour être confié à la poste. Je le remettrai en personne.

Le lendemain matin, je prends le train pour Ville-d’Avray et vais retrouver mes cousins, les Gast, pour un déjeuner dominical. La maison au toit rouge, La Ronce, se dresse, pimpante, au milieu de ses terres, sur la grand-route de Versailles. La journée est belle. Jeanne a préparé un pique-nique qui sent bon l’Alsace de notre enfance — rillettes de canard, flammekueche, choucroute et munster. Tout devrait être parfait. Et pourtant, je n’arrive pas à me débarrasser des ombres de la rue de l’Université. Même si je m’efforce de n’en rien montrer, je me sens pâle et agité auprès de mes amis hâlés et détendus. Edmond va chercher une vieille voiture d’enfant dans l’étable et y place un panier d’osier, des couvertures et du vin, puis la pousse sur l’allée, et nous suivons en procession.