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Il lui faut un moment pour fouiller sa mémoire.

— Ah oui, je me souviens. Où en sommes-nous, alors ?

— Si je pouvais juste faire un peu de place…

— Mais certainement.

Je roule le plan pendant que Boisdeffre sort sa tabatière en argent. Il dépose une pincée de tabac sur le dos de sa main et prend deux petites prises rapides, une dans chaque narine. Puis il me regarde ouvrir ma serviette et en tirer les documents dont j’ai besoin pour ma présentation : le petit bleu, une photographie du bordereau, les lettres d’Esterhazy demandant son transfert à l’état-major, les épreuves de surveillance montrant Esterhazy devant l’ambassade d’Allemagne, le dossier secret sur Dreyfus et mon rapport de quatre pages sur l’enquête à ce jour. Il paraît de plus en plus surpris.

— Bon sang, mon cher Picquart, s’exclame-t-il, une nuance d’amusement dans la voix, qu’est-ce que vous avez fabriqué ?

— Nous avons un problème grave à traiter, mon général. Je crois de mon devoir de vous en informer au plus tôt.

Boisdeffre cille et jette un regard plein de regret en direction de la carte roulée. De toute évidence, il préférerait remettre cela à plus tard.

— Bon, très bien soupire-t-il. Comme vous voudrez. Allez-y.

Je lui relate les choses étape par étape : l’interception du petit bleu, mon enquête préliminaire sur Esterhazy, l’Opération Bienfaisant. Je lui montre les photos prises de l’appartement de la rue de Lille.

— Ici, comme vous voyez, il porte une enveloppe dans l’ambassade, et là, il en sort sans enveloppe.

Boisdeffre examine les épreuves de son regard de myope.

— Bon Dieu, c’est fou ce que vous arrivez à faire, de nos jours !

— Ce qui nous sauve, c’est qu’Esterhazy n’a pas accès à des documents secrets importants. Ce qu’il a à leur proposer est même tellement basique que les Allemands veulent rompre leurs relations avec lui. Cependant, ajouté-je en poussant les deux lettres vers lui, Esterhazy essaie à présent de devenir un agent beaucoup plus précieux en réclamant un poste au ministère — où, bien sûr, il aurait plus facilement accès à des secrets.

— Comment avez-vous obtenu ça ?

— Le général Billot a demandé à son ordonnance de me les remettre.

— C’était quand ?

— Jeudi dernier.

Je m’interromps pour m’éclaircir la gorge. Nous y voilà, me dis-je.

— J’ai remarqué presque tout de suite la ressemblance frappante entre les deux lettres d’Esterhazy et l’écriture du bordereau. Regardez par vous-même. Naturellement, je ne suis pas expert en écriture, aussi les ai-je portées le lendemain à M. Bertillon. Vous vous rappelez.

— Oui, oui, fait Boisdeffre d’une voix soudain faible, étourdie. Oui, bien sûr que je m’en souviens.

— Il a confirmé que l’écriture était identique. Il m’a donc semblé, à la lumière de tout ceci, qu’il convenait de réexaminer le reste des preuves contre Dreyfus. J’ai donc consulté le dossier secret qui a été montré aux juges du conseil de guerre…

— Un instant, colonel, m’arrête Boisdeffre en levant la main. Attendez. Quand vous dites que vous avez consulté ce dossier, vous voulez dire qu’il existe encore ?

— Absolument. Le voici.

Je lui montre l’enveloppe marquée d’un « D » et en vide le contenu. Boisdeffre me regarde comme si je venais de vomir sur sa table.

— Bon Dieu, mais qu’est-ce que c’est que ça ?

— C’est le dossier secret du conseil de guerre.

— Oui, oui, je le vois bien. Mais qu’est-ce que ça fait ?

— Pardon, mon général ? Je ne comprends pas…

— C’était censé avoir été dispersé.

— Je n’en savais rien.

— Mais si, bien sûr ! Toute cette histoire était des plus irrégulières, explique-t-il en tâtant avec précaution les lettres reconstituées d’un index long et fin. Il y a eu une réunion au cabinet du ministre juste après la condamnation de Dreyfus. J’étais présent, avec le colonel Sandherr. Le général Mercier a spécifiquement donné l’ordre de disperser les pièces du dossier. Les lettres interceptées devaient retourner aux archives et le commentaire devait être détruit — il a été parfaitement clair sur ce point.

— Eh bien, je ne sais que dire, mon général.

C’est maintenant à mon tour d’être dérouté.

— Comme vous pouvez le voir, le colonel Sandherr l’a conservé intact. En fait, c’est lui qui m’a indiqué où le trouver en cas de besoin. Mais, si je puis me permettre, l’existence du dossier n’est peut-être pas le principal problème dont nous ayons à nous inquiéter.

— Ce qui signifie ?

— Eh bien, le bordereau — l’écriture… le fait que Dreyfus soit innocent…

Ma voix se perd.

Boisdeffre me dévisage un instant en clignant des yeux. Puis il entreprend de rassembler tous les documents étalés sur la table.

— Je crois que le mieux à faire, colonel, c’est que vous alliez voir le général Gonse. N’oublions pas qu’il est le chef des services de renseignements. D’ailleurs, vous auriez dû aller le voir plutôt que moi. Demandez-lui conseil sur ce qu’il convient de faire.

— C’est ce que je vais faire, mon général, absolument. Mais je pense qu’il faut agir vite et avec fermeté, pour le bien de l’armée…

— Je sais parfaitement ce qui est bien pour l’armée, colonel, m’interrompt-il. Vous n’avez pas à vous préoccuper de ça. Allez parler au général Gonse, répète-t-il en me tendant les pièces. Il est en permission pour le moment, mais il n’est pas loin de Paris.

Je prends les documents et ouvre ma serviette.

— Puis-je au moins vous laisser mon rapport ? m’enquis-je en fouillant dans la liasse. C’est un résumé de la situation à ce jour.

Boisdeffre le regarde comme si c’était un serpent.

— Très bien, lâche-t-il à contrecœur. Donnez-moi vingt-quatre heures pour l’étudier.

Je me lève et salue. J’arrive à la porte quand il me rappelle :

— Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit dans mon automobile, colonel Picquart ? Je vous ai dit que je ne voulais pas d’une nouvelle affaire Dreyfus.

— Il ne s’agit pas d’une nouvelle affaire Dreyfus, mon général. C’est toujours la même.

Le lendemain matin, je revois brièvement Boisdeffre lorsque je vais récupérer mon rapport. Il me le remet sans un mot. Il a les yeux cernés de noir et ressemble à un homme qui vient de prendre un coup.

— Je regrette, m’excusé-je, de vous soumettre un problème potentiel alors que vous avez des questions d’une importance aussi considérable à traiter. J’espère que cela ne vous trouble pas outre mesure.

— Pardon ? fait le chef de l’état-major avant de laisser échapper un soupir d’exaspération incrédule. Après ce que vous m’avez dit hier, vous croyez vraiment que j’ai pu dormir cette nuit ? Allez parler à Gonse, maintenant.

La maison de la famille Gonse se trouve à Cormeilles-en-Parisis, juste au-delà de la limite nord-ouest du grand Paris. J’envoie un télégramme au général pour lui annoncer que Boisdeffre voudrait que je m’entretienne avec lui d’une question urgente. Gonse m’invite jeudi pour le thé.

Le jeudi après-midi, je prends le train à la gare Saint-Lazare. Une demi-heure plus tard, je descends dans un village si rural que je pourrais être à deux cents kilomètres de Paris au lieu de vingt. Le train s’éloigne le long des voies et finit par disparaître dans le lointain, me laissant absolument seul sur le quai désert. Rien ne vient troubler le silence, à part le chant des oiseaux et le claquement de sabots d’un cheval attelé à une charrette aux roues grinçantes. Je m’approche du conducteur et lui demande comment me rendre rue de Franconville.