Выбрать главу

Son cou a gonflé et pris une teinte rose vif, semblable à l’un de ces innommables tubes pneumatiques en caoutchouc. Il saille par-dessus le col de sa tunique. Je prends conscience que Gonse est terrifié. Brusquement, son attitude devient très professionnelle.

— Qu’est devenu le dossier ?

— Il est dans mon coffre.

— Et vous n’avez parlé à personne d’autre de ce qu’il contient ?

— Bien sûr que non.

— Vous n’avez pas fait de copie ?

— Non.

— Et ce n’est pas vous qui en avez parlé aux journaux ?

— Si c’était moi, je ne vous le dirais pas, si ? réponds-je sans pouvoir contenir plus longtemps le mépris dans ma voix. Mais, pour ce que cela vaut, la réponse est non.

— Ne soyez pas insolent !

Gonse se lève, je l’imite.

— Nous sommes ici à l’armée, colonel, et pas dans un cercle où l’on débat de questions d’éthique. Le ministre de la Guerre donne ses ordres au chef de l’état-major, le chef de l’état-major me donne ses ordres, et moi, je vous donne les miens. Aussi je vous ordonne maintenant formellement, et pour la dernière fois, de ne mener aucune enquête qui pourrait être liée de près ou de loin à l’affaire Dreyfus, et de ne parler de cela à quiconque n’ayant pas autorité pour recevoir ce genre d’information. Et gare à vous si jamais vous désobéissez. Compris ?

Je ne peux me résoudre à lui répondre. Je salue, tourne les talons et quitte le cabinet.

Lorsque je reviens à la section, Capiaux m’informe que Desvernine se trouve dans la salle d’attente avec le faussaire, Lemercier-Picard. Après mon entretien avec Gonse, rencontrer ce genre de personnage est bien la dernière chose dont j’ai envie, mais je ne veux pas le renvoyer.

À l’instant où j’entre, je le reconnais comme faisant partie du petit groupe qui jouait aux cartes et fumait la pipe avec Guénée, le premier matin de mon arrivée. Le nom de Moïse Lehman lui convient mieux que celui de Lemercier-Picard. Il est petit et juif d’aspect, un peu empâté, assuré et charmeur, parfumé à l’eau de Cologne et impatient de m’impressionner par son habileté. Il me persuade d’écrire trois ou quatre phrases de mon écriture — « Allons, mon colonel, quel mal ça peut faire, hein ? » —, puis, après quelques exercices d’entraînement, parvient à une reproduction tout à fait passable.

— Le truc, c’est la vitesse, explique-t-il. On doit capturer l’essence du trait et revêtir son caractère avant d’écrire tout naturellement. Vous avez un style très artistique, mon colonel : très secret, très introspectif, si je puis dire.

— Cela suffit, Moïse, coupe Desvernine en feignant de lui donner une tape sur l’oreille. Le colonel n’a pas de temps à perdre avec tes bêtises. Tu peux sortir, maintenant. Attends-moi dans le hall.

Le faussaire m’adresse un grand sourire.

— Ce fut un plaisir de vous rencontrer, mon colonel.

— Plaisir partagé. Et j’aimerais récupérer ma feuille d’écriture, je vous prie.

— Oh, oui, fait-il en la sortant de sa poche. J’ai failli oublier.

Après qu’il est sorti, Desvernine me glisse :

— J’ai pensé que vous voudriez savoir qu’Esterhazy a déguerpi. Sa femme et lui ont quitté l’appartement de la rue de la Bienfaisance — et sont manifestement partis dans la précipitation.

— Comment le savez-vous ?

— Je suis entré à l’intérieur. Ne vous inquiétez pas — je n’ai pas eu à faire quoi que ce soit d’illégal. C’est à louer. Je n’ai eu qu’à feindre d’être intéressé. Ils ont emporté la plupart des meubles et n’ont laissé que des choses sans valeur. Il a brûlé pas mal de papiers dans la cheminée. J’ai trouvé ça.

C’est une carte de visite aux bords calcinés.

Édouard Drumont
directeur
La Libre Parole

Je la retourne entre mes mains.

— Esterhazy participait donc à ce torchon antisémite ?

— Apparemment. Ou peut-être qu’il leur donnait juste des informations — ils sont beaucoup à le faire dans l’armée. Le fait est qu’il est allé se planquer. Il n’est pas à Paris. Il n’est même plus à Rouen. Il s’est réfugié dans les Ardennes.

— Vous pensez qu’il sait que nous sommes sur sa piste ?

— Je n’en suis pas certain. Mais ça ne me plaît pas. Je crois que si nous devons lui tendre un piège, nous avons intérêt à faire vite.

— Vous êtes-vous occupé de ces tuyaux acoustiques ?

— Ils ont été retirés hier.

— Bien. Et quand est-ce que les conduits pourront être refermés ?

— Nous avons un homme qui s’en occupe ce soir.

— D’accord. Je vais voir ce que je peux faire.

Billot est à présent mon seul espoir : le vieux lézard, le vieux survivant, le deux fois ministre de la Guerre — sans doute verra-t-il non seulement l’immoralité, mais aussi l’aberration politique de la position adoptée par l’état-major.

Il doit rentrer des manœuvres du Sud-Ouest vendredi. Ce matin-là, Le Figaro publie en première page le texte d’une pétition que Lucie Dreyfus adresse à la Chambre des députés, soulignant que le gouvernement n’a pas démenti les articles concernant le dossier secret :

Il est donc vrai qu’un officier français a été condamné par un conseil de guerre sur une charge que l’accusation a produite à son insu et que par suite ni son conseil ni lui n’ont pu discuter.

C’est la négation de toute justice.

Subissant depuis bientôt deux ans le plus cruel martyre comme le subit celui en l’innocence duquel ma foi est absolue, je me suis enfermée dans le silence malgré toutes les calomnies odieuses et absurdes répandues dans le public et dans la presse.

Aujourd’hui c’est mon devoir de sortir de ce silence, et sans commentaires, sans récriminations, je m’adresse à vous, messieurs, seul pouvoir auquel je puisse avoir recours, et je réclame justice.

Le silence règne dans les couloirs comme dans les escaliers sombres et étroits de la section de statistique. Mes officiers s’enferment dans leurs cabinets respectifs. Je m’attends à tout moment à être convoqué par Gonse, au bout de la rue, pour expliquer cette dernière bombe, mais le téléphone ne sonne pas. De mon bureau, je garde un œil sur l’arrière de l’hôtel de Brienne. Enfin, juste avant trois heures, j’entrevois derrière les hautes fenêtres des ordonnances en uniforme qui passent avec des porte-documents. Le ministre est sûrement rentré. La topographie des lieux joue en ma faveur. De la rue Saint-Dominique, Gonse ne sera pas encore averti de son retour. Je descends dans la rue de l’Université, traverse la rue et sors ma clef pour accéder au jardin du ministre.

C’est alors qu’il se produit quelque chose de curieux. Ma clef n’entre pas. J’essaie trois ou quatre fois, trop las pour croire qu’elle ne veuille pas fonctionner. Mais la forme de la serrure n’est plus du tout la même. Je finis donc par renoncer et fais tout le tour en passant par la place du Palais-Bourbon, comme n’importe quel mortel ordinaire.

— Colonel Picquart, pour le ministre de la Guerre…