La sentinelle me laisse franchir la grille, mais le capitaine de la garde républicaine me prie d’attendre dans le hall. Quelques minutes plus tard, le capitaine Calmon-Maison descend.
Je lui montre ma clef.
— Ça ne marche plus. Je suis comme Adam, dis-je pour tourner la chose à la plaisanterie. On dirait bien qu’on m’a chassé du jardin pour me punir de ma curiosité.
Calmon-Maison reste de marbre.
— Je suis désolé, mon colonel. Nous devons changer les serrures de temps en temps — raisons de sécurité, vous comprenez.
— Vous n’avez pas à vous justifier, capitaine. Mais je dois tout de même voir le ministre.
— Malheureusement, il vient juste de rentrer de Châteauneuf. Il a beaucoup à faire, et il est vraiment épuisé. Pourriez-vous revenir lundi ?
Il a au moins la grâce de paraître gêné en me disant cela.
— Ça ne prendra pas longtemps.
— Néanmoins…
— J’attendrai.
Je reprends ma place sur la banquette de cuir rouge.
— Peut-être, réplique-t-il d’un air dubitatif, devrais-je essayer de revoir cela avec le ministre.
— Peut-être, oui.
Il remonte prestement l’escalier de marbre, et m’appelle peu après, sa voix résonnant contre les murs de pierre.
— Colonel Picquart !
Billot est assis derrière son bureau.
— Picquart, dit-il en levant la main avec lassitude. J’ai bien peur d’être très occupé.
Il n’y a pourtant aucun signe d’activité dans son cabinet, et je le soupçonne d’être simplement resté à regarder par la fenêtre.
— Pardonnez-moi, monsieur le ministre. Je ne vous retiendrai pas longtemps. Mais au vu des articles sortis dans la presse cette semaine, je ressens la nécessité de vous demander maintenant votre décision concernant l’enquête sur Esterhazy.
Billot m’observe d’un regard empreint de fatigue sous ses sourcils blancs et broussailleux.
— Ma décision concernant quels aspects de l’enquête, exactement ?
J’entreprends de lui exposer l’idée que j’ai conçue avec Desvernine d’attirer Esterhazy à un rendez-vous en utilisant un message censé venir de Schwartzkoppen, mais il m’arrête très vite :
— Non, non, cela ne me plaît pas du tout — c’est bien trop grossier. En fait, vous savez, je commence à penser que la meilleure façon de s’occuper de ce porc n’est pas de le poursuivre, mais de le mettre à la retraite. Soit cela, soit de l’envoyer très loin — en Indochine ou en Afrique, je ne sais pas —, de préférence quelque part où il pourrait attraper une très mauvaise fièvre ou se prendre une balle dans le dos sans qu’on se pose trop de questions.
Je ne sais pas trop comment réagir à sa suggestion, aussi je choisis de l’ignorer.
— Et que faisons-nous au sujet de Dreyfus ?
— Il devra rester là où il est, c’est tout. La loi s’est exprimée, et il n’y a pas à y revenir.
— Vous avez donc arrêté une décision ?
— Effectivement. Avant la parade de Châteauneuf, j’ai eu l’occasion de m’entretenir en privé sur cette question avec le général Mercier. Il est venu exprès en auto du Mans pour en discuter.
— Ce n’est pas étonnant !
— Faites attention, colonel… !
Billot agite un doigt menaçant dans ma direction. Jusqu’à présent, il m’a toujours encouragé à avancer prudemment jusqu’à la limite de l’insubordination — cela l’amusait de jouer au père indulgent. De toute évidence, de même que l’accès à son jardin, ce privilège m’a été retiré.
Je ne peux cependant m’arrêter :
— Ce dossier secret… vous savez qu’il ne prouve strictement rien contre Dreyfus ? Qu’il contient peut-être même des mensonges éhontés ?
Billot plaque ses mains sur ses oreilles.
— Il y a des choses que je ne devrais pas entendre, colonel.
Il est ridicule et fait penser à ces vieillards butés qui sont comme des enfants capricieux dans leur nursery.
— Je peux crier très fort, le préviens-je.
— Je ne plaisante pas, Picquart ! Je ne dois pas entendre ça !
La voix est cassante. Il attend d’être sûr que je ne vais pas contaminer ses oreilles pour abaisser ses mains.
— Cessez maintenant de faire le jeune imbécile arrogant, et écoutez-moi.
Il a pris un ton conciliant, raisonnable.
— Le général de Boisdeffre s’apprête à accueillir le tsar à Paris et à réussir un coup diplomatique qui va changer le monde. J’ai un budget estimé à six cents millions de francs à négocier avec le comité des Finances. Nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre de nous laisser distraire de ces grandes questions par le petit problème sordide d’un Juif sur son rocher. Cela déstabiliserait l’armée, je serais chassé de ce poste — et avec raison. Vous ne devez pas laisser toute cette affaire prendre des proportions démesurées. Vous comprenez ce que je dis, colonel ?
J’acquiesce d’un signe de tête.
Il se lève de derrière son bureau avec une grâce surprenante pour venir se placer devant moi.
— Calmon-Maison me dit que nous avons dû changer la serrure du jardin. Quel ennui. Je vais m’assurer que vous ayez une nouvelle clef. J’apprécie grandement votre intelligence, mon garçon.
Il me tend la main. Son étreinte est ferme, sèche, calleuse. Il pose son autre main sur la mienne et l’enferme.
— Le pouvoir n’est jamais facile, Georges. Il faut avoir le cran de prendre des décisions difficiles. Mais ce n’est pas la première fois que je suis confronté à ça. Aujourd’hui, la presse ne parle que de Dreyfus, Dreyfus, Dreyfus, mais demain, sans nouvelles révélations, elle aura tout oublié, vous verrez.
La prédiction de Billot concernant la presse se vérifie. Aussi soudainement qu’ils ont reparlé de lui, les journaux perdent tout intérêt pour le prisonnier de l’île du Diable. Il est remplacé en première page par la visite d’État du tsar, et en particulier par des spéculations sur les tenues que portera la tsarine. Mais moi, je ne l’oublie pas.
Bien que je doive dire à Desvernine que n’aurons pas besoin des services de M. Lemercier-Picquart, et que notre demande d’autorisation pour tendre un piège à Esterhazy a été refusée, je poursuis du mieux que je peux mon enquête sur le commandant. J’interroge un officier de réserve à la retraite, Mulot, qui se souvient d’avoir copié pour lui des portions d’un manuel d’artillerie ; je rencontre aussi son instructeur à l’école de tir, le capitaine Le Rond, qui n’hésite pas à traiter son ancien élève de fripouille.
— Si je le croisais dans la rue, je refuserais de lui serrer la main.
Tout cela alimente le dossier Bienfaisant, et il m’arrive, à la fin de la journée, de parcourir les pièces que nous avons rassemblées jusque-là — le petit bleu, les photographies de surveillance, les déclarations — et je me dis que je finirai bien par l’envoyer en prison.
Cependant, on ne me donne pas la nouvelle clef du jardin de l’hôtel de Brienne : si je veux voir le ministre, je dois prendre rendez-vous. Et même s’il me reçoit toujours cordialement, il garde une réserve indubitable. Il en va de même avec Boisdeffre et Gonse. Ils ne me font plus tout à fait confiance, et ils ont raison.
Un jour de la fin septembre, je monte l’escalier vers mon bureau et trouve le commandant Henry dans le couloir, en pleine conversation avec Lauth et Gribelin. Il me tourne le dos, mais ses épaules larges et charnues et son cou de taureau sont aussi reconnaissables que son visage. Lauth lève les yeux, me remarque et l’avertit d’un regard. Henry s’interrompt et se retourne. Tous trois me saluent.