— Messieurs, réponds-je. Commandant Henry, bon retour parmi nous. Comment s’est passée votre permission ?
Il est différent. Il a pris le soleil — comme tout le monde, à part moi —, il a aussi changé de coupe de cheveux et arbore à présent une frange courte qui lui donne moins l’air d’un paysan roué et davantage celui d’un moine rusé. Et il y a autre chose, comme une énergie nouvelle en lui, comme si toutes les forces négatives en action dans notre petite unité — la suspicion, le mécontentement et l’inquiétude — s’étaient concentrées dans son corps massif pour le charger d’une sorte d’électricité. Il est leur chef naturel. La fragilité de ma position est pour lui la chance à saisir. Pour moi, il est une menace. Tout cela me traverse l’esprit durant les quelques secondes qu’il lui faut pour saluer, sourire et répondre :
— Très bien, mon colonel. Merci.
— Je dois vous mettre au courant de ce qui se passe.
— Quand vous voudrez, mon colonel.
Je suis sur le point de l’inviter à me suivre dans mon cabinet, puis je me ravise :
— Pourquoi ne prendrions-nous pas un verre ensemble, en fin de journée ?
— Un verre ?
— Vous avez l’air surpris.
— C’est que nous n’avons jamais pris de verre ensemble.
— Eh bien, c’est dommage, non ? Il est temps d’y remédier. Nous nous y rendrons ensemble, d’accord ? Mettons, à cinq heures ?
Il frappe donc à cinq heures à ma porte. Je mets mon képi et nous sortons dans la rue.
— Où voulez-vous aller ? demande-t-il.
— Où vous voulez. Je ne fréquente pas beaucoup les cafés du coin.
— La Royale alors. Ça nous évite d’avoir à réfléchir.
La Taverne Royale est pratiquement la cantine de l’état-major. Je n’y suis pas entré depuis des années. La salle est tranquille à cette heure-ci : deux capitaines qui prennent un verre près de l’entrée, le barman qui lit le journal, un serveur qui essuie des tables. Les murs sont ornés de photos de militaires et le plancher recouvert de sciure. Tout est brun, bronze et sépia. Henry est comme chez lui. Nous nous asseyons à une table d’angle, et il commande un cognac. Faute d’une meilleure idée, je fais de même. Henry dit au garçon de laisser la bouteille, puis il m’offre une cigarette. Je décline. Il en allume une, et je prends soudain conscience que, d’une certaine façon, ce gaillard m’a manqué, de la même façon qu’on s’habitue au point d’apprécier quelque chose de familier, même si c’est laid. Henry est l’armée, d’une façon que ni moi, ni Lauth ou Boisdeffre n’incarnerons jamais. Sur le champ de bataille, lorsque les soldats rompent les rangs et veulent fuir, ce sont bien les Henry de ce monde qui arrivent à les persuader de revenir pour reprendre le combat.
— Eh bien, dit-il en levant son verre, à quoi buvons-nous ?
— Que diriez-vous de trinquer à quelque chose que nous aimons tous les deux ? L’armée ?
— D’accord. À l’armée, lance-t-il.
Nous choquons nos verres. Il vide le sien d’un trait, me ressert et remplit de nouveau le sien. Il boit en me regardant par-dessus le bord, mais ses petits yeux ternes et opaques me sont impossibles à déchiffrer.
— Alors, on dirait que c’est un sacré fouillis au bureau, mon colonel, si je peux me permettre.
— Je prendrais bien cette cigarette, en fin de compte, dis-je en prenant le paquet qu’il pousse vers moi sur la table. Et la faute à qui, d’après vous ?
— Je ne désigne personne. Je constate, c’est tout.
J’allume la cigarette et joue avec mon verre, le déplaçant sur la table comme s’il s’agissait d’une pièce d’échecs. J’éprouve un curieux besoin de me décharger.
— De vous à moi, je n’ai jamais voulu être à la tête de cette section, vous le savez ? J’avais les espions en horreur. Je n’ai obtenu ce poste que par hasard. Si je n’avais pas connu Dreyfus, je n’aurais pas été impliqué dans son arrestation, puis je n’aurais pas assisté au conseil de guerre et à la dégradation. Malheureusement, je crois que nos maîtres se sont fait de moi une idée complètement erronée.
— Et quelle serait l’idée juste ?
Les cigarettes d’Henry, des turques, sont très fortes. J’ai l’impression d’avoir l’arrière de mon nez en feu.
— J’ai jeté un nouveau coup d’œil sur l’affaire Dreyfus.
— Oui, Gribelin m’a dit que vous aviez pris le dossier. On dirait que vous avez réveillé des choses.
— Le général de Boisdeffre était convaincu que ce dossier n’existait plus. Il a assuré que le général Mercier avait ordonné à Sandherr de s’en débarrasser.
— Je ne le savais pas. Le colonel m’a simplement ordonné de le mettre en sûreté.
— Pourquoi Sandherr aurait-il désobéi, à votre avis ?
— Il faudra le lui demander.
— C’est peut-être ce que je vais faire.
— Vous pourrez lui demander tout ce que vous voudrez, mon colonel, mais vous n’obtiendrez pas grand-chose de lui, commente Henry en se tapant le doigt contre la tempe. Il est interné à Montauban. Je suis allé le voir. C’était pitoyable.
Il paraît soudain morose et lève son verre.
— Au colonel Sandherr : l’un des meilleurs !
— À Sandherr, réponds-je en feignant de boire à sa santé. Mais pourquoi a-t-il gardé le dossier, d’après vous ?
— Je suppose qu’il s’est dit que ça pourrait être utile un jour — c’est quand même le dossier qui a fait condamner Dreyfus.
— Sauf que vous et moi savons tous les deux que Dreyfus est innocent.
Henry ouvre de grands yeux inquiets. Il me met en garde :
— Je ne parlerais pas de ça trop fort, mon colonel, et surtout pas ici. Il y en a à qui ça risque de ne pas plaire.
Je regarde autour de moi. Le café commence à se remplir. Je me penche vers Henry et baisse la voix. Je ne sais pas trop si je cherche à obtenir une confession ou si je lui offre la mienne, mais c’est pour moi une question d’absolution.
— Ce n’est pas Dreyfus qui a écrit le bordereau, énoncé-je à voix basse. C’est Esterhazy. Bertillon lui-même reconnaît que l’écriture correspond parfaitement. C’est la pièce centrale de l’accusation contre Dreyfus qui s’effondre ! Quant à votre dossier secret…
Un grand éclat de rire en provenance de la table voisine m’interrompt. Je jette vers les convives un regard irrité.
— Qu’alliez-vous dire sur le dossier secret ? me presse Henry, qui me scrute à présent d’un regard grave.
— Avec la meilleure volonté du monde, mon cher Henry, la seule pièce qu’il contient qui pourrait désigner Dreyfus est le fait que les Allemands et les Italiens ont reçu des plans de fortification d’un certain « D ». Remarquez, je ne vous reproche rien. Une fois Dreyfus arrêté, votre tâche était de rendre l’accusation la plus convaincante possible. Mais maintenant que nous avons les preuves contre Esterhazy, cela change tout. Nous savons à présent que l’on a condamné un faux coupable. Alors, dites-moi : sachant cela, comment sommes-nous censés agir ? Faire simplement comme si de rien n’était ?
Je me redresse. Après un long silence, durant lequel Henry continue de me dévisager, il finit par dire :
— Êtes-vous en train de me demander conseil ?
— Allez-y, répliqué-je avec un haussement d’épaules, si vous en avez à offrir.
— Vous en avez parlé à Gonse ?