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— Oui.

— À Boisdeffre ? À Billot ?

— Oui.

— Et qu’est-ce qu’ils disent ?

— Ils disent de laisser tomber.

— Alors, pour l’amour du ciel, mon colonel, laissez tomber ! m’enjoint-il d’une voix sifflante.

— Je ne peux pas.

— Pourquoi ça ?

— Ça n’est tout simplement pas dans ma nature. Ce n’est pas pour cela que je suis entré dans l’armée.

— Alors, vous vous êtes trompé de profession, constate Henry en secouant la tête avec incrédulité. Il faut leur donner ce qu’ils veulent, mon colonel — ce sont les chefs.

— Même si Dreyfus est innocent ?

— Et voilà, vous recommencez !

Il jette un regard alentour, et c’est à présent son tour de se pencher par-dessus la table et de chuchoter.

— Écoutez, je ne sais pas s’il est innocent ou coupable, et, franchement, mon colonel, si vous voulez m’excuser, je n’en ai rien à foutre et vous devriez faire pareil. J’ai fait ce qu’on m’a dit de faire. Si vous m’ordonnez de tirer sur un homme, je tire. Si vous me dites ensuite que vous vous êtes trompé de nom et que j’aurais dû tuer quelqu’un d’autre… eh bien, j’en suis désolé, mais ce n’est pas ma faute.

Il se sert un autre cognac et reprend :

— Vous voulez un conseil ? Je vais vous raconter une histoire. Quand mon régiment se trouvait à Hanoï, il y a eu plein de vols dans la caserne. Alors, un jour, mon commandant et moi, on a tendu un piège et on a pris le voleur la main dans le sac. Il se trouve que c’était le fils du colonel — Dieu seul sait pourquoi il avait besoin de voler des choses à de simples soldats comme nous autres, mais il l’a fait. En tout cas, mon commandant — il était un peu comme vous, mettons le genre un peu idéaliste — voulait que le voleur soit poursuivi. Les huiles n’étaient pas d’accord. Mais il s’est entêté et il a porté l’affaire devant un tribunal. Au bout du compte, à la cour martiale, c’est mon commandant qui a été cassé. Le voleur est parti libre. Véridique.

Henry lève son verre et lance :

— À l’armée que nous aimons.

15

Le lendemain matin, lorsque j’arrive dans mon cabinet, le dossier Dreyfus m’attend sur mon bureau — pas le dossier secret, mais celui de la censure du ministère des Colonies, que l’on continue de m’envoyer régulièrement pour avoir mes commentaires.

Dreyfus a fait l’objet de deux alertes de sécurité au cours de ces dernières semaines. Il y eut d’abord l’annonce dans la presse anglaise de l’évasion du prisonnier. Puis, une lettre qui lui fut envoyée depuis la poste de la rue Cambon et signée d’un nom ressemblant à « Weiler » comprenait un message censément écrit à l’encre sympathique : Impossible déchiffrer dernière communication ; reprendre ancien procédé pour répondre. Indiquer avec précision où se trouvaient les documents intéressants et les combinaisons faites pour armoire. Acteur prêt à agir aussitôt. Les gardiens de Dreyfus reçurent la consigne d’observer attentivement ses réactions après qu’on lui aurait remis la lettre. Il se contenta de froncer les sourcils et de la mettre de côté. Il n’avait manifestement jamais entendu parler d’un « Weiler ». La Sûreté et moi-même tombâmes d’accord pour penser qu’il devait s’agir d’un canular.

Néanmoins, alors que je tourne les pages du fichier, je constate que ces deux épisodes ont servi de prétexte au ministère des Colonies pour durcir encore les conditions de détention de Dreyfus. Cela fait trois semaines qu’il a été mis aux fers toutes les nuits. Il y a même une illustration envoyée pas la colonie pénitentiaire de Cayenne du système de double boucle utilisé pour immobiliser le prisonnier. Deux fers en forme de « U » sont fixés par leur partie inférieure aux côtés de son lit. Une barre en fer garnie de deux boucles où l’on passe les chevilles s’insère dans ces fers et est bloquée par un cadenas. On laisse le prisonnier immobilisé dans cette position du coucher au lever du soleil. En plus de cela, on entoure sa case de deux palissades en bois de deux mètres cinquante de hauteur, séparées d’un mètre l’une de l’autre, la première n’étant distante de sa fenêtre que de cinquante centimètres, ce qui lui coupe désormais toute vue sur la mer. Pendant la journée, il n’a plus accès à l’île au-delà de la seconde palissade. L’étroit espace de roche nue et de broussailles entre les deux clôtures, où il n’y a ni arbre ni ombre d’aucune sorte, constitue pour l’instant l’intégralité de son univers.

Comme d’habitude, le dossier comprend en annexe les lettres confisquées de Dreyfus :

J’ai été mis aux fers hier soir ! Pourquoi ? Je l’ignore. Depuis que je suis ici, j’ai toujours suivi strictement le chemin qui m’était tracé, observé intégralement les consignes qui m’étaient données. Comment ne suis-je pas devenu fou dans la longueur de cette nuit atroce ? (7 septembre 1896)

Ces nuits aux fers ! Je ne parle même pas du supplice physique, mais quel supplice moral ! Et sans aucune explication, sans savoir pourquoi, sans savoir pour quelle cause ! Dans quel horrible et atroce cauchemar vis-je depuis tantôt deux ans ? (8 septembre)

La mise aux fers, une mesure de sûreté ! Quand je suis déjà gardé comme une bête fauve nuit et jour par un surveillant armé d’un revoler et d’un fusil. Non, il faut dire les choses comme elles sont. C’est une mesure de haine, de torture, ordonnée par ceux qui ne pouvant frapper une famille, frappent un innocent, parce que ni lui, ni sa famille ne peuvent, ne doivent s’incliner devant la plus épouvantable des erreurs judiciaires qui ait jamais été commise. (9 septembre)

Je n’ai pas envie d’en lire plus. J’ai déjà vu ce que le frottement des fers fait à la chair des prisonniers, s’y enfonçant jusqu’à l’os. Dans la chaleur infestée d’insectes des tropiques, la souffrance doit être insupportable. Pendant un instant, ma plume reste en suspens au-dessus du dossier, mais à la fin, je me contente d’indiquer « à retourner au ministère des Colonies » et signe la circulaire sans faire de commentaires.

Plus tard ce même jour, j’assiste à une réunion dans le cabinet du général Gonse afin de régler les derniers éléments de la visite du tsar. Des hommes au visage sombre en provenance des ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères, de la Sûreté et du palais de l’Élysée — des hommes empreints de la suffisance de ceux qui gèrent ces questions — sont installés autour de la table pour discuter les détails de l’itinéraire impérial.

La flottille russe sera escortée lundi, à 1 heure, dans le port de Cherbourg par douze cuirassés. Le président de la République rencontrera le tsar et la tsarine. Il y aura un dîner pour soixante-dix convives à l’Arsenal à 6 h 30, et le général de Boisdeffre sera assis à la table du tsar. Mardi matin, le train impérial russe arrivera à Versailles à 8 h 50. Le couple impérial et sa suite passeront dans le train du Président, qui arrivera à la gare du Ranelagh à 10 heures. Il faudra une heure et demie à la procession pour couvrir les dix kilomètres jusqu’à Paris : 80 000 soldats seront déployés pour assurer sa protection. Tous les terroristes présumés ont été soit arrêtés, soit interdits de séjour à Paris. Après un déjeuner à l’ambassade de Russie, le tsar et la tsarine visiteront l’église orthodoxe russe de la rue Daru. À 6 h 30, il y aura un banquet pour deux cent soixante-dix personnes à l’Élysée, et, à 8 h 30, on donnera un feu d’artifice au Trocadéro, suivi par une soirée de gala à l’Opéra. Mercredi…