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Sans me lâcher le bras, Pauline se tourne vers moi pour me dire quelque chose. Je n’entends pas bien sa voix par-dessus le tumulte.

— Quoi ?

Elle m’attire contre elle, ses lèvres sont si proches que je sens son souffle dans mon oreille et, alors que je me concentre pour écouter, je vois qu’Henry, Lauth et Gribelin nous observent.

J’emboîte ensuite le pas au trio dans la rue de l’Université. Ils marchent à une cinquantaine de mètres devant moi. La rue est déserte. La plupart des gens, dont nos compagnes, ont décidé de rester où ils étaient afin d’entrevoir le couple impérial lorsqu’il repasserait le pont après son déjeuner à l’église orthodoxe russe. Quelque chose dans la façon dont Henry esquisse un geste avec la main tandis que les deux autres opinent du chef me dit qu’ils parlent de moi. Je ne peux résister à la tentation d’accélérer le pas pour me retrouver juste derrière eux.

— Messieurs, interviens-je, je suis heureux de constater que vous ne négligez pas vos devoirs !

Je m’étais attendu à des rires coupables, ou même à un peu de gêne. Mais les trois visages qui se tournent vers moi sont revêches et provocants. J’ai offensé leur sensibilité bourgeoise bien plus profondément que je ne le pensais. Nous terminons le chemin jusqu’à la section de statistique en silence, et je reste enfermé dans mon bureau jusqu’à la fin de la journée.

Le soleil se couche sur Paris peu après sept heures. À huit heures, il fait trop sombre pour lire. Je n’allume pas ma lampe.

Les boiseries de la vieille bâtisse craquent et se rétractent alors que la douceur de la journée cède la place à la nuit. Les ombres prennent corps. J’attends, assis à mon bureau. Si jamais les fantômes de Voltaire et de Montesquieu devaient se matérialiser, ce serait maintenant. À huit heures trente, quand j’ouvre ma porte, je m’attends presque à croiser une perruque et un habit de velours flottant dans le couloir. Mais la vieille maison paraît déserte. Tout le monde est parti regarder le feu d’artifice au Trocadéro, même Capiaux. La porte d’entrée sera fermée. J’ai tout le lieu pour moi.

Je sors de mon tiroir la petite trousse en cuir contenant les crochets, que Desvernine m’a laissée, il y a quelques mois. Tandis que je monte l’escalier, je prends conscience du ridicule de la situation : le chef des services secrets obligé de forcer les archives de sa propre section. Mais j’ai considéré le problème sous tous les angles rationnels possibles, et je ne trouve pas de meilleure solution. En tout cas, cela vaut la peine d’essayer.

Je m’agenouille dans le couloir, devant la porte de Gribelin. Ma première découverte est qu’il est plus facile qu’il n’y paraît de crocheter une serrure. Une fois que j’ai saisi quel outil utiliser, j’arrive à trouver l’encoche sous le verrou. Il suffit ensuite d’appuyer. Il s’agit alors de maintenir la pression de la main gauche pendant que la droite insère le crochet et s’en sert pour soulever les goupilles. La première, puis la deuxième et enfin la troisième. Le cylindre bouge, on entend un petit déclic et la porte s’ouvre.

J’allume la lumière électrique. Il me faudrait des heures pour forcer toutes les serrures des archives de Gribelin. Mais je me souviens qu’il garde ses clefs dans le tiroir inférieur gauche de son bureau. Après dix minutes de tâtonnements infructueux, la serrure du tiroir cède, et je l’ouvre. Les clefs sont là.

Il y a soudain une détonation qui me fait sursauter. Je jette un coup d’œil par la fenêtre. À un kilomètre de là, les projecteurs installés sur la tour Eiffel balaient la place de la Concorde par-dessus la Seine. Les faisceaux sont entourés de gerbes d’étoiles qui palpitent et clignotent en silence, puis, une seconde ou deux plus tard, les explosions retentissent, assez puissantes pour faire vibrer les vitres dans leurs cadres vénérables. Je consulte ma montre. Neuf heures. Ils ont une demi-heure de retard. Le feu d’artifice est censé durer une trentaine de minutes.

Je m’empare du trousseau de clefs de Gribelin et tente d’ouvrir le classeur le plus proche.

Une fois que j’ai déterminé quelle clef ouvrait quelle serrure, j’ouvre tous les tiroirs. Ma priorité est de rassembler toutes les pièces fournies par l’agent Auguste que je pourrai trouver.

Les documents recollés commencent déjà à jaunir. Ils bruissent comme des feuilles mortes tandis que je les classe par piles : lettres et télégrammes de Hauptmann Dame à Berlin, signés avec son nom de guerre *, « Dufour » ; lettres à Schwartzkoppen de l’ambassadeur d’Allemagne, le comte Münster, et à Panizzardi de l’ambassadeur d’Italie, le Signor Ressmann, ainsi que des lettres à l’attaché militaire de l’Empire austro-hongrois, le colonel Schneider. Il y a une enveloppe pleine de cendres, datée de novembre 1890. Il y a des lettres à Schwartzkoppen de l’attaché naval italien, Rosselini, et de l’attaché militaire britannique, le colonel Talbot. Il y a les quarante à cinquante lettres d’amour de Hermance de Weede — Mon cher ami adoré… Mon Maxi… — et peut-être moitié autant de Panizzardi : Ma chère petite Mon beau chatMon grand bourreur

Il fut un temps où cela m’aurait mis mal à l’aise — où je me serais senti sali — de toucher à des lettres aussi intimes. Plus maintenant.

Au milieu de tout cela, il y a un télégramme chiffré de Panizzardi destiné à l’état-major général de Rome et envoyé à trois heures du matin, le vendredi 2 novembre 1894 :

Commandi Stato Maggiore Roma

913 44 7836 527 3 88 706 6458 71 18 0288 5715 3716 7567 7943 2107 0018 7606 4891 6165

Panizzardi

Le texte décodé y est attaché, écrit de la main du général Gonse : Le capitaine Dreyfus est arrêté. Le ministère de la Guerre a eu des preuves de ses relations avec l’Allemagne. La cause est instruite avec le plus grand secret.

Je le copie dans mon calepin. Derrière la fenêtre, la tour Eiffel est une cascade de lumières. Il y a une dernière explosion assourdissante, puis lentement, l’obscurité revient. J’entends la clameur étouffée des applaudissements. Le spectacle est terminé. Je calcule qu’il faudrait à peu près une demi-heure à quelqu’un pour s’extirper de la foule des jardins du Trocadéro et revenir à la section.

Je reporte mon attention sur les documents reconstitués.

La plupart des pièces sont incomplètes ou inutiles, leur sens demeurant désespérément inaccessible. Il m’apparaît soudain que c’est pure folie de tenter de trouver du sens à ces détritus, que nous ne valons guère mieux que les aruspices de l’Antiquité, qui prenaient des décisions publiques en se fondant sur l’examen des entrailles d’animaux sacrifiés. J’ai l’impression d’avoir du sable dans les yeux. Je suis coincé à la section sans rien manger depuis midi. C’est peut-être ce qui explique que, lorsque j’arrive au document crucial, je ne le remarque pas tout de suite et passe au suivant. Mais alors, quelque chose me trouble et je reviens en arrière.