C’est une petite note écrite à l’encre noire sur une feuille carrée de papier blanc déchirée en vingt morceaux dont certains manquent. L’auteur propose de vendre à Schwartzkoppen « le secret de la poudre sans fumée ». La note est signée votre dévoué Dubois et est datée du 27 octobre 1894, soit deux semaines après l’arrestation de Dreyfus.
Je fouille un peu plus loin dans le dossier. Deux jours plus tard, Dubois réécrit à l’attaché militaire allemand : J’ai pu me procurer une cartouche du fusil Lebel… par conséquent pour analyser le secret de la poudre sans fumée. Schwartzkoppen ne semble pas avoir donné suite. Pourquoi l’aurait-il fait ? La lettre ne semble pas très sérieuse, et j’imagine qu’il aurait pu aller dans n’importe quel café de n’importe quelle ville de garnison en France et obtenir une cartouche de Lebel contre une bière.
C’est la signature qui m’intéresse. Dubois ? Je suis sûr que je viens de lire ce nom. Je reviens à la pile des lettres de Panizzardi à Schwartzkoppen : Ma belle petite… Mon petit chien vert… Mon grand bourreur… Ton bourreur de 2e classe… Ça y est : dans un mot de 1893, l’Italien écrit à Schwartzkoppen : J’ai vu M. Dubois.
Joint à la lettre, il y a un renvoi à un dossier. Il me faut plusieurs minutes pour comprendre le système de Gribelin et dénicher le dossier en question. Dans une chemise, je trouve un bref rapport adressé au colonel Sandherr par le commandant Henry et daté d’avril 1894, concernant l’identité possible de l’agent désigné par l’initiale « D », qui a fourni aux Allemands et aux Italiens « douze plans directeurs de Nice ». La conclusion d’Henry est qu’il s’agit d’un certain Jacques Dubois, ouvrier qui travaille pour une imprimerie chargée des contrats du ministère de la Guerre ; c’est probablement lui aussi qui a fourni aux Allemands les plans à grande échelle des fortifications de Toul, Reims, Langres, Neufchâteau et le reste. Au moment où il met en marche la presse, il lui est facile d’imprimer des exemplaires supplémentaires pour son usage propre. Je l‘ai interrogé hier, raconte Henry, et il m’est apparu comme un misérable, un escroc de bas étage à l’intelligence limitée et n’ayant aucun accès à des documents secrets. Les plans qu’il a transmis sont disponibles au public. Recommandation : ne pas donner suite.
C’est donc bien ça. « D » n’est pas Dreyfus : c’est Dubois.
Si vous m’ordonnez de tirer sur un homme, je tire…
J’ai noté soigneusement d’où sort chaque document et chaque chemise, et j’entame maintenant le processus laborieux qui consiste à tout ranger. Il me faut une dizaine de minutes pour remettre tout exactement à sa place, verrouiller les classeurs et essuyer la table. Lorsque je termine, il est juste un peu plus de dix heures. Je remets les clefs de Gribelin dans le tiroir de son bureau, m’agenouille et entreprends la tâche délicate de le refermer à clef. J’ai conscience des minutes qui passent alors que je m’efforce de manipuler les deux minces crochets de métal. La fatigue rend mes mains maladroites et glissantes de transpiration. Curieusement, il paraît beaucoup plus difficile de fermer une serrure que de l’ouvrir, mais je finis par y arriver. J’éteins les lumières.
Je n’ai plus qu’à verrouiller la porte des archives. Je suis encore agenouillé dans le couloir, en train de me battre avec les goupilles, quand je crois entendre la porte d’en bas. Je m’interromps et tends l’oreille. Je ne saisis aucun bruit suspect. Ce devait être mon imagination. Je reprends mes tentatives infructueuses quand je perçois le grincement d’une lame de plancher sur le palier du premier étage. Puis on monte l’escalier du deuxième. Je suis si près de pousser la dernière goupille que j’hésite à abandonner. Il faut que j’entende un craquement bien plus proche pour comprendre que je n’ai plus le temps. Je traverse vivement le couloir, essaie la première porte — fermée à clef — puis la suivante — ouverte — et me glisse à l’intérieur.
J’écoute le pas lent et décidé de quelqu’un qui avance dans le couloir. Par l’interstice entre la porte et le chambranle, je vois Gribelin apparaître. Mon Dieu, y a-t-il autre chose que le travail dans la vie de ce malheureux ? Il s’arrête à l’entrée des archives et sort sa clef. Il l’insère dans la serrure et cherche à la tourner. Je ne vois pas son visage, mais sens ses épaules se raidir. Que se passe-t-il ? Il tourne la poignée et entrouvre la porte avec précaution. Il n’entre pas, mais reste sur le seuil, aux aguets. Puis il ouvre brusquement la porte en grand, allume la lumière et entre à l’intérieur. Je l’entends vérifier les tiroirs de son bureau. Un instant plus tard, il revient dans le couloir et l’explore du regard. Il devrait présenter l’image d’un petit personnage ridicule, d’un troll minuscule en costume sombre, mais ce n’est pas le cas. Il émane de lui une vraie malveillance alors qu’il se tient là, vigilant et soupçonneux — cet homme est un danger pour moi.
Enfin — sans doute convaincu qu’il a dû oublier de refermer sa porte — il retourne dans les archives et ferme derrière lui. J’attends encore dix minutes, puis je me déchausse et passe en chaussettes devant son antre.
En rentrant chez moi, je m’arrête au milieu du pont et jette la trousse de crochets dans la Seine.
Durant les jours qui suivent, le tsar visite Notre-Dame, pose la première pierre d’un pont dédié à son père et banquette à Versailles.
Pendant qu’il vaque à ses occupations, je vaque aux miennes.
Je vais au ministère de la Guerre voir le colonel Foucault, qui est rentré de notre ambassade à Berlin pour assister à la visite impériale. Nous échangeons quelques civilités, puis je lui demande :
— Avez-vous eu des nouvelles de Richard Cuers après la rencontre que nous avons organisée à Bâle ?
— Oui, il est venu s’en plaindre amèrement. J’imagine que vous avez voulu lui donner une bonne leçon. Mais qui donc avez-vous envoyé ?
— Mon adjoint, le commandant Henry, un autre de mes officiers, le capitaine Lauth, et puis deux policiers. Pourquoi ? Que vous a dit Cuers ?
— Il m’a assuré avoir fait le voyage de bonne foi, pour révéler tout ce qu’il savait sur l’agent des Allemands en France, mais que lorsqu’il est arrivé en Suisse, il a eu l’impression d’être traité comme un menteur et un conteur d’histoires. Il y avait un officier français en particulier — gros, rougeaud — qui l’a singulièrement malmené, qui l’interrompait tout le temps et faisait bien comprendre qu’il ne croyait pas un mot de ce qu’il pouvait dire. C’était une tactique délibérée, je suppose ?
— Pas que je sache ; pas du tout.
Foucault me dévisage avec consternation.
— Eh bien, que ce fût intentionnel ou non, vous n’entendrez plus jamais parler de Cuers.
Je vais voir Tomps à la Sûreté générale.
— C’est au sujet de votre voyage à Bâle, lui dis-je.
Il prend aussitôt un air inquiet. Il ne veut causer de problèmes à personne, mais il est évident que l’épisode le mine.
— Je ne vous citerai pas, lui assuré-je. Racontez-moi simplement ce qui s’est passé.
Il n’est pas besoin d’insister beaucoup. Tomps paraît soulagé de libérer sa conscience.
— En fait, mon colonel, dit-il, vous vous rappelez notre plan de départ ? Il a fonctionné impeccablement. J’ai suivi Cuers de la gare allemande à la cathédrale, je l’ai vu prendre contact avec le collègue Vuillecard et je les ai filés jusqu’au Schweizerhof, où le commandant Henry et le capitaine Lauth l’attendaient dans la chambre. Ensuite, je suis retourné attendre au café de la gare. Trois heures en gros ont dû s’écouler quand j’ai vu le commandant Henry entrer et se commander un verre. Je lui ai demandé comment ça se passait, et il m’a répondu : « J’en ai marre de ce salopard… — vous savez comment il parle — je parie un mois de salaire qu’il n’y a rien à en tirer. » Et moi, j’ai insisté : « Mais qu’est-ce que vous faites ici aussi tôt ? » Alors, il a fait : « Oh, j’ai joué les gros durs, j’ai fait semblant de me mettre en colère et j’ai claqué la porte en le laissant avec Lauth. Je vais laisser le petit essayer ! » Je n’ai pas caché que j’étais déçu par le tour qu’avait pris l’affaire, et j’ai proposé : « Vous savez que j’ai bien connu Cuers ? Et vous savez qu’il aime bien l’absinthe ? Il aime vraiment boire. Ça aurait pu être une meilleure méthode. Si le capitaine Lauth n’arrive à rien, voulez-vous me laisser faire ? »