— Et que vous a répondu le commandant Henry ?
Tomps poursuit son imitation assez bonne du commandant :
— « Non, a-t-il dit, ça n’en vaut pas la peine. N’y pensez plus. » Puis, à six heures, quand le capitaine Lauth a eu terminé sa séance et est arrivé à la gare, j’ai reposé la question à Henry : « Écoutez, je connais bien Cuers. Pourquoi ne me laissez-vous pas l’emmener prendre un verre ? » Mais il s’est contenté de répondre la même chose : « Non, ça ne servirait à rien. On perd notre temps ici. » Alors nous avons pris le train de Paris, et c’en est resté là.
De retour dans mon bureau, j’ouvre un dossier sur Henry. Que ce soit Henry qui ait fait tomber Dreyfus dans un piège, je n’en doute plus un instant.
Le déchiffrement ne fait pas partie des attributions de la section de statistique, ni même du ministère de la Guerre. Cela relève de la compétence du ministère des Affaires étrangères, où une équipe de sept personnes dirigées par le génial commandant Étienne Bazeries s’y consacre. Le commandant s’est fait une célébrité dans les journaux en cassant le « Grand Chiffre » créé pour Louis XIV, donnant une identité à l’Homme au masque de fer. Bazeries concentre tous les clichés du prodige excentrique — négligé, brusque, distrait —, et il n’est pas facile à rencontrer. Par deux fois, je me rends au Quai d’Orsay sous un prétexte quelconque et cherche à obtenir un entretien, mais me vois répondre par son équipe que nul ne sait où il est. Je dois attendre la fin du mois pour le débusquer dans son cabinet. Il est en manches de chemise, penché au-dessus de son bureau avec un tournevis et un appareil de chiffrement cylindrique éparpillé en mille morceaux. En théorie, je suis son supérieur, mais Bazeries ne salue pas plus qu’il ne se lève. Il ne s’est jamais soucié de la hiérarchie, de la même façon qu’il ne se soucie pas de se faire couper les cheveux, de se raser ou même, à en juger par l’odeur qui règne dans la pièce, de se laver.
— L’affaire Dreyfus, lui annoncé-je. Le télégramme que l’attaché militaire italien, le commandant Panizzardi, a envoyé à l’état-major général de Rome le 2 novembre 1894.
Il me scrute à travers ses lunettes sales.
— Et alors ?
— Vous l’avez cassé ?
— Oui. Il m’a fallu neuf jours.
Et il se remet à bricoler son appareil.
Je sors mon calepin et l’ouvre à une double page. D’un côté, il y a le texte chiffré que j’ai recopié du fichier qui se trouve aux archives, de l’autre, la solution telle que l’a écrite Gonse. Le capitaine Dreyfus est arrêté. Le ministère de la Guerre a eu des preuves de ses relations avec l’Allemagne. La cause est instruite avec le plus grand secret. Je la présente à Bazeries.
— C’est bien là votre solution ?
Il jette un coup d’œil dessus, et la colère lui crispe immédiatement la mâchoire.
— Nom de Dieu, vous ne renoncez donc jamais ?
Il repousse sa chaise en arrière, traverse la pièce d’un pas rapide, ouvre la porte à la volée et hurle :
— Billecocq ! Apportez-moi le télégramme Panizzardi !
Puis il se tourne vers moi :
— Pour la dernière fois, colonel, ce n’est pas ce qu’il dit, et ce n’est pas de le vouloir qui va y changer quoi que ce soit.
— Attendez, dis-je en levant la main en signe d’apaisement. Il y a visiblement tout un contexte dont je n’ai pas connaissance. Soyons clairs : vous me dites que ce n’est pas la transcription précise de la dépêche décodée ?
— La seule raison qui explique qu’il nous ait fallu neuf jours pour arriver à un message décrypté, c’est que votre ministère refusait d’accepter les faits !
Un jeune homme d’allure nerveuse, sans doute Billecocq, arrive avec une chemise. Bazeries la lui arrache des mains et l’ouvre.
— Le voilà, vous voyez — le télégramme d’origine ?
Il me le brandit sous le nez, et je reconnais l’écriture de l’attaché italien.
— Panizzardi l’a porté au bureau de poste de l’avenue Montaigne à trois heures du matin. À dix heures, grâce à notre arrangement avec les services du télégraphe, il se trouvait dans notre bureau. À onze heures, le colonel Sandherr se tenait exactement là où vous êtes et nous demandait de le déchiffrer avec la plus extrême urgence. Je lui ai dit que c’était impossible — le code en question était d’une grande complexité et nous n’avions encore jamais réussi à le casser. Il m’a rétorqué : « Et si je pouvais vous assurer qu’il contient un mot en particulier ? »
Je lui ai répondu que ce serait très différent. Il m’a alors dit que le mot était « Dreyfus ».
— Comment savait-il que Panizzardi mentionnerait le nom de Dreyfus ?
— Eh bien, c’était très bien vu, je le concède. Sandherr a dit qu’il s’était arrangé la veille pour que le nom de l’homme arrêté pour espionnage transpire dans la presse. Son raisonnement était que celui qui employait Dreyfus paniquerait et contacterait ses supérieurs. En voyant que Panizzardi allait à la poste au milieu de la nuit, le colonel Sandherr en a naturellement déduit que sa tactique avait fonctionné. Malheureusement, quand j’ai réussi à briser le code, le texte du message ne correspondait pas à ses attentes. Lisez par vous-même.
Bazeries me montre le télégramme. Le texte, en italien, est écrit soigneusement sous les chiffres du texte codé, avec la traduction en bas : Si le capitaine Dreyfus n’a pas eu de relations avec vous, il conviendrait de faire publier par l’ambassadeur un démenti officiel pour éviter les commentaires de la presse.
Je le relis deux fois pour être certain d’en comprendre toutes les implications.
— Cela suggère donc que Panizzardi ne voit pas du tout de quoi il s’agit avec Dreyfus, soit le contraire exactement de ce que pensait le colonel Sandherr ?
— Exactement ! Mais Sandherr ne voulait pas l’accepter. Il a assuré qu’on avait dû se tromper quelque part et il l’a porté aux instances supérieures. Il a même fait en sorte qu’un de ses agents fasse tomber entre les mains de Panizzardi des informations sur une autre opération d’espionnage, afin que l’Italien envoie une nouvelle dépêche chiffrée à Rome comprenant certains termes bien définis. Une fois que nous avons eu déchiffré ce deuxième message, nous avions la confirmation que notre version décryptée du premier message était la bonne. L’ensemble de la procédure nous a pris, du début à la fin, neuf jours. Alors je vous en prie, colonel, ne nous demandez pas de revenir là-dessus.
Je fais le calcul dans ma tête. Neuf jours à partir du 2 novembre, cela donne le 11 novembre. Le conseil de guerre a commencé le 19 décembre. Cela signifie donc que plus d’un mois avant que Dreyfus ne passe en jugement, la section de statistique savait que l’expression « ce canaille de D » ne pouvait s’appliquer à Dreyfus puisqu’on savait que Panizzardi n’avait jamais entendu parler de lui — à moins qu’il ne mentît à ses supérieurs, mais pourquoi aurait-il fait une chose pareille ?