— Et à la fin de l’opération, vous avez bien entendu remis la version correcte du message au ministère de la Guerre ?
— Absolument. Je l’ai donné à Billecocq pour qu’il le remette en mains propres.
— Vous rappelez-vous à qui vous l’avez remis, exactement ? questionné-je Billecocq.
— Oui, mon colonel, je m’en souviens très bien parce que je l’ai remis au ministre en personne. Au général Mercier.
Lorsque je rentre à la section de statistique, je sens de la fumée de cigarette qui s’échappe de mon bureau. J’ouvre la porte et trouve le général Gonse assis à mon bureau. Henry tient son ample derrière appuyé contre la table.
— Vous en avez mis, du temps ! fait joyeusement le général.
— Je ne savais pas que nous avions rendez-vous.
— Nous n’en avions pas. J’ai juste eu envie de passer.
— Vous ne l’avez jamais fait.
— Vraiment ? J’aurais peut-être dû le faire plus souvent. C’est une petite opération bien séparée, que vous menez là, Picquart. Je vais prendre ce dossier secret sur Dreyfus, si ça ne vous dérange pas, ajoute-t-il en tendant la main.
— Bien sûr. Puis-je vous demander pourquoi ?
— Pas vraiment, non.
J’aurais voulu discuter. Je lance un regard à Henry, qui hausse légèrement les sourcils.
Il faut leur donner ce qu’ils veulent, mon colonel — ce sont les chefs.
Je me courbe lentement devant mon coffre pour l’ouvrir, cherchant désespérément une excuse pour ne pas m’exécuter. J’en sors l’enveloppe marquée « D » et la remets avec réticence à Gonse. Celui-ci soulève le rabat et feuillette rapidement le contenu.
— Tout y est ? dis-je avec insistance.
— Il y a intérêt ! réplique Gonse avec un sourire — simple crispation mécanique du bas de son visage, sans humour ni bonhomie. Et à présent, nous allons procéder à quelques changements administratifs en vue de votre départ prochain pour votre tournée d’inspection. À partir de maintenant, le commandant Henry m’apportera directement toutes les pièces collectées par l’agent Auguste.
— Mais c’est notre source majeure !
— Justement et, en tant que chef des services de renseignements, il est logique que cela me revienne. Cela vous convient-il, Henry ?
— Comme vous voudrez, mon général.
— Suis-je destitué, mon général ?
— Bien sûr que non, mon cher Picquart ! Il ne s’agit que d’un remaniement d’attributions destiné à nous rendre plus efficaces. Vous conservez tout le reste. Bien, voilà qui est réglé, dit Gonse, qui se lève et écrase sa cigarette. Nous nous voyons bientôt, colonel.
Il serre le dossier de Dreyfus contre sa poitrine avec ses bras croisés.
— Et ne vous en faites pas, je vais bien veiller sur notre cher petit.
Après son départ, Henry se tourne vers moi et hausse les épaules avec un air d’excuse.
— Vous auriez dû suivre mon conseil, dit-il.
J’ai entendu assurer par ceux qui ont assisté à des exécutions publiques rue de la Roquette que la tête des condamnés guillotinés continuait de montrer des signes de vie pendant quelques secondes. Les joues tressautent, les paupières clignent, les lèvres remuent.
Je me pose la question : ces têtes coupées gardent-elles fugitivement l’illusion qu’elles sont en vie ? Voient-elles les gens qui les regardent et s’imaginent-elles, un instant durant, qu’elles peuvent encore communiquer ?
C’est un peu ce que je ressens depuis la visite de Gonse. Je continue de venir à mon cabinet aux heures normales, comme si j’étais encore en vie. Je lis des rapports. Je corresponds avec des agents. Je participe à des réunions. Je rédige mon blanc hebdomadaire pour le chef de l’état-major : les Allemands prévoient des manœuvres militaires en Alsace-Moselle, ils font un usage de plus en plus massif de chiens, ils posent un câble de téléphone à Bussang, près de la frontière. Mais c’est un mort qui parle. La véritable direction de la section de statistique est passée de l’autre côté de la rue, au ministère, où se tiennent des réunions régulières entre Gonse et mes officiers, Henry, Lauth et Gribelin. Je les entends partir. Je prête l’oreille à leur retour. Ils préparent quelque chose, mais je n’arrive pas à déterminer quoi.
De mon côté, je ne vois pas de solution. De toute évidence, je ne peux pas rapporter ce que je sais à mes supérieurs, puisque je dois supposer qu’ils sont déjà au courant. Pendant quelques jours, j’envisage d’en appeler directement au président de la République, puis je lis son dernier discours, prononcé en présence du général Billot — L’armée, c’est l’âme, c’est le cœur de la France, c’est le miroir où la nation aperçoit l’image plus idéale de ses abnégations et de son patriotisme… cette armée tient la première place dans les préoccupations du gouvernement de la République et dans la fierté de la patrie —, et je comprends qu’il ne s’engagera jamais pour défendre un Juif méprisé de tous contre « l’âme » et « le cœur de la France ». Et il est tout aussi évident que je ne peux pas partager ce que je sais avec qui que ce soit d’extérieur au gouvernement — sénateur, juge, journaliste — sans trahir nos sources les plus secrètes. Il en va de même avec la famille Dreyfus, sans compter que la Sûreté les surveille de toute façon jour et nuit.
Et surtout, je répugne à l’idée de trahir l’armée — mon cœur, mon âme, mon miroir, mon idéal.
Paralysé, j’attends qu’il se passe quelque chose.
Un matin de novembre, alors que je me rends de bonne heure à la section, je le remarque sur un kiosque à journaux. Je m’apprête à descendre du trottoir et m’arrête en plein mouvement : c’est un fac-similé du bordereau en plein milieu de la première page du Matin.
Je regarde les gens qui le lisent dans la rue. Ma première réaction est de vouloir leur arracher leur journal des mains : ne se rendent-ils pas compte que c’est un secret d’État ? J’en achète un exemplaire et me retire dans une encoignure. L’illustration pleine page est visiblement tirée d’une des photographies de Lauth. L’article est intitulé « La Preuve », et le ton en est implacablement hostile à Dreyfus. Il me rappelle aussitôt l’œuvre d’un des experts en graphologie de l’accusation, et sa publication ne tombe pas par hasard. La brochure de Lazare, Une erreur judiciaire. La vérité sur l’affaire Dreyfus, est sortie il y a trois jours. Elle contient une attaque violente contre les graphologues. Ils ont donc une raison professionnelle de vouloir que tout le monde pense encore que Dreyfus est bien l’auteur du bordereau. Et surtout, ils se raccrochent tous à leur fac-similé.
Je hèle un fiacre pour arriver à la section le plus vite possible. L’atmosphère y est funèbre. Même si l’article semble justifier la condamnation de Dreyfus, c’est une catastrophe pour notre service. Schwartzkoppen, comme tout Paris, lira le bordereau au petit déjeuner, et quand il prendra conscience que sa correspondance privée est entre les mains du gouvernement français, il va s’étrangler et tenter de savoir comment elle est arrivée là. Cela pourrait bien mettre un terme à la longue carrière de l’agent Auguste. Et Esterhazy ? La pensée de sa réaction en découvrant un échantillon de son écriture placardé dans tous les kiosques est bien la seule chose qui me fasse plaisir, surtout quand Desvernine me fait son rapport plus tard dans la matinée, et me raconte qu’il vient de voir le traître quitter en coup de vent l’appartement de Marguerite Quatre-Doigts, tête nue et sous une pluie battante, « comme s’il avait tous les démons de l’enfer à ses trousses ».