Je suis convoqué par le général Billot. Il m’envoie un capitaine pour me prier de me présenter à son bureau tout de suite.
J’aimerais avoir un peu de temps pour me préparer à l’épreuve, aussi réponds-je au capitaine :
— J’y vais directement. Dites-lui que j’arrive.
— Je vous prie de m’excuser, mon colonel. Les ordres sont de vous escorter jusqu’à lui sur-le-champ.
Je prends mon képi sur le portemanteau. En sortant dans le couloir, je remarque Henry qui s’attarde avec Lauth devant son bureau. Quelque chose dans leur attitude — un mélange de sournoiserie, de curiosité et de triomphe — me dit qu’ils étaient prévenus de cette convocation et qu’ils tenaient à me voir partir. Nous nous saluons d’un signe de tête poli.
Le capitaine et moi-même faisons le tour pour gagner l’entrée principale de l’hôtel de Brienne.
Je suis avec le colonel Picquart, pour le ministre de la Guerre…
Alors que nous montons l’escalier de marbre, je me rappelle avec quel empressement je montais ces mêmes marches après la dégradation de Dreyfus — le jardin silencieux, pris dans la neige, Mercier et Boisdeffre se réchauffant les jambes, dos tourné à la cheminée, les doigts délicats faisant pivoter lentement le globe pour s’arrêter sur l’île du Diable…
Boisdeffre se trouve encore dans le cabinet du ministre, il est assis à la table de conférence avec Billot et Gonse. Billot a un dossier fermé posé devant lui. Les trois généraux assis côte à côte forment un lugubre tribunal — de nouveaux juges révolutionnaires.
Le ministre lisse ses moustaches à la gauloise et me dit :
— Asseyez-vous, colonel.
Je suppose que l’on va me reprocher la fuite du bordereau, mais Billot me prend par surprise. Il commence de but en blanc :
— On nous a transmis une lettre anonyme. Elle annonce que le commandant Esterhazy sera bientôt dénoncé à la Chambre des députés comme complice de Dreyfus. Avez-vous une idée de l’endroit où l’auteur de cette lettre a pu obtenir l’information que des soupçons pesaient sur Esterhazy ?
— Pas la moindre.
— Je présume que je n’ai pas à vous dire que cela représente une atteinte grave à la confidentialité de votre enquête ?
— Bien évidemment. Je suis consterné.
— C’est intolérable, colonel !
Les joues cramoisies, les yeux exorbités, il devient le vieux général colérique que les caricaturistes affectionnent tant.
— D’abord, poursuit-il, la révélation de l’existence d’un dossier secret ! Ensuite, la publication en première page de journal d’une reproduction du bordereau ! Et maintenant, ceci ! La conclusion qui s’impose est que vous êtes de plus en plus obsédé par le fait de vouloir remplacer Dreyfus par le commandant Esterhazy, et que vous êtes prêt à tout pour y parvenir, y compris en transmettant des informations secrètes à la presse.
— C’est une sale affaire, Picquart, très sale affaire, commente Boisdeffre. Vous me décevez beaucoup.
— Je peux vous certifier, mon général, que je ne me suis jamais ouvert de mon enquête à quiconque, et certainement pas à Esterhazy. Et je n’ai jamais transmis la moindre information à la presse. Mon enquête n’a rien à voir avec une obsession personnelle. J’ai simplement suivi la piste de preuves qui conduisaient à Esterhazy.
— Non, non, non ! fait Billot en secouant la tête. Vous avez désobéi aux ordres qui vous interdisaient spécifiquement d’intervenir dans l’affaire Dreyfus. Vous êtes allé jusqu’à vous conduire comme un espion au sein de votre propre service. Je pourrais appeler une de mes ordonnances et vous faire conduire sur-le-champ au Cherche-Midi en invoquant l’insubordination.
Il y a un silence, puis Gonse prend la parole :
— S’il s’agit réellement d’une question de logique, colonel, que feriez-vous si l’on vous montrait la preuve indiscutable que Dreyfus était bien un espion ?
— Si la preuve est indiscutable, de toute évidence, je l’accepterais. Mais je ne crois pas qu’une telle preuve existe.
— C’est là que vous vous trompez.
Gonse adresse un regard à Billot, qui ouvre la chemise. Elle ne semble contenir qu’une seule feuille de papier.
— Nous avons, explique Billot, par l’intermédiaire de l’agent Auguste, récemment intercepté une lettre du commandant Panizzardi au colonel Schwartzkoppen. Voici le passage intéressant : J’ai lu qu’un député va interpeller sur Dreyfus. Si on demande à Rome nouvelles explications, je dirai que jamais j’avais les relations avec ce Juif. C’est entendu. Si on vous demande, dites comme ça, car il ne faut pas qu’on sache jamais, personne ce qui est arrivé avec lui.
C’est signé « Alexandrine ». Voilà, dit Billot en refermant la chemise avec une grande satisfaction. Qu’est-ce que vous dites de ça ? C’est un faux, bien sûr. Il ne peut pas en aller autrement. Je garde mon calme.
— Puis-je vous demander quand cela nous est parvenu ?
Billot se tourne vers Gonse, qui répond :
— Le commandant Henry l’a récupéré par la voie ordinaire il y a environ deux semaines. C’était en français, aussi a-t-il pu le reconstituer.
— Pourrais-je voir l’original ?
Gonse s’énerve :
— En quoi cela serait-il nécessaire ?
— Cela m’intéresserait de voir à quoi il ressemble, c’est tout.
— J’espère sincèrement, colonel Picquart, intervient Boisdeffre avec la plus grande froideur, que vous ne doutez pas de l’intégrité du commandant Henry. Ce message a été récupéré et reconstitué, point final. Nous le partageons avec vous à présent en espérant que son existence ne sera pas divulguée à la presse et que vous cesserez enfin de soutenir pernicieusement que Dreyfus est innocent. Dans le cas contraire, les conséquences seront très graves pour vous.
Je regarde alternativement les trois généraux. Voilà donc jusqu’où a sombré l’armée française. Soit ce sont les plus grands imbéciles d’Europe, soit les plus grands scélérats : et, pour mon pays, je ne sais pas ce qui est pis. Mais mon instinct de conservation me dicte de ne pas les combattre maintenant ; je dois faire le mort.
Je hoche brièvement la tête.
— Si vous pensez qu’il est authentique, je me plie naturellement à votre jugement.
— Vous admettez donc que Dreyfus est coupable ? insiste Billot.
— Si le document est authentique, alors oui : il doit être coupable.
Voilà, c’est fait. Je ne sais pas ce que j’aurais pu dire sur le moment qui aurait pu changer la situation de Dreyfus.
— Au vu de vos antécédents, colonel, nous sommes prêts à renoncer à toute poursuite à votre encontre, du moins pour le moment. Nous attendons cependant de vous que vous remettiez tous les documents afférents à l’enquête sur le commandant Esterhazy, y compris le petit bleu, au commandant Henry. Et vous vous rendrez immédiatement au camp de Châlons pour commencer votre tournée d’inspection des 6e et 7e corps.