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Gonse est de nouveau tout sourires.

— Je vais vous prendre maintenant les clefs de votre bureau, mon cher Picquart, si ça ne vous dérange pas. Vous n’avez pas besoin de retourner à la section. Le commandant Henry va se charger du quotidien. Rentrez chez vous tout de suite et faites vos bagages.

Je mets des vêtements pour trois ou quatre jours dans une valise, et demande au concierge de faire suivre mon courrier au ministère de la Guerre. Il me reste juste assez de temps pour passer dire au revoir à quelques amis avant le départ de mon train, prévu pour sept heures.

Pauline est chez elle, rue de la Pompe, et surveille le goûter des filles. Elle est inquiète de me voir.

— Philippe ne va pas tarder à rentrer du bureau, chuchote-t-elle, fermant à moitié la porte derrière elle.

— Ne t’en fais pas, je n’entre pas.

Je reste sur le palier, ma valise posée près de moi, et lui dis que je pars.

— Combien de temps ?

— Ça ne devrait prendre qu’une semaine ou deux, mais si ça durait plus longtemps et que tu as besoin de me joindre, tu pourras m’écrire aux bons soins du ministère — seulement, fais attention à ce que tu diras.

— Pourquoi ? Il y a un problème ?

— Non, mais deux précautions valent mieux qu’une.

Je lui embrasse la main et la presse contre ma joue.

— Maman ! hurle une voix derrière elle.

— Tu ferais mieux d’y aller, dis-je.

Je prends un fiacre jusqu’au boulevard Saint-Germain et demande au cocher d’attendre. Il fait déjà sombre, et les lumières de la grande maison brillent dans la nuit de novembre. Il y règne une intense activité. Blanche donne une de ses rencontres musicales plus tard dans la soirée.

— Tiens, s’exclame-t-elle, un revenant ! Mais vous arrivez bien trop tôt.

— Je n’entre pas, lui dis-je. Je dois malheureusement m’absenter de Paris pendant quelques jours.

Et je lui répète les instructions que j’ai données à Pauline : si elle a besoin de me joindre, elle devra le faire via le ministère, et elle devra se montrer discrète.

— Vous saluerez pour moi Aimery et Mathilde.

— Oh, Georges ! s’écrie-t-elle, ravie, avant de me pincer la joue et de déposer un baiser sur le bout de mon nez. Vous faites tant de mystères !

Lorsque je remonte dans mon fiacre, je l’aperçois par la fenêtre d’en bas, qui montre aux musiciens où s’installer. Je garde une dernière image de lustres et d’une profusion de plantes d’intérieur, de sièges Louis XIV recouverts de soie rose pâle, et de lumières se réfléchissant sur l’épicéa et l’érable polis des instruments. Blanche sourit à l’un des violonistes en lui montrant où il doit s’asseoir. Le cocher fait claquer son fouet, et cette vision de la civilisation s’évanouit brusquement.

Ma dernière visite est pour Louis Leblois. Cette fois encore, le cocher m’attend ; et cette fois encore, je n’entre pas et reste sur le palier pour dire au revoir. Louis revient tout juste du tribunal. Il décèle immédiatement mon angoisse.

— Je suppose que tu ne peux pas en parler ?

— Je crains bien que non.

— Si tu as besoin de moi, je suis là.

Tandis que je remonte dans le fiacre, je coule un regard vers la rue de l’Université, vers les bureaux de la section de statistique. La bâtisse forme une tache sombre, même dans l’obscurité. Je remarque qu’un fiacre affichant la lumière jaune du dépôt de Poissonnière-Montmartre s’est rangé à une vingtaine de pas derrière nous. Il repart avec nous et, lorsque nous arrivons à la gare de l’Est, s’immobilise à distance respectueuse. Je suppose que je suis filé depuis que j’ai quitté mon appartement. Ils ne prennent aucun risque.

Devant la gare, sur une colonne Morris, au milieu des réclames et des affiches multicolores de l’Opéra-Comique et de la Comédie-Française, un placard montre le fac-similé du bordereau du Matin à côté d’un échantillon de l’écriture de Dreyfus. Disposées ainsi, les écritures paraissent très différentes. Mathieu a déjà financé sa campagne d’affichage dans tout Paris. Il n’a pas chômé !

« Où est la Preuve ? » demande le titre. Une récompense est offerte à quiconque reconnaîtra l’original.

Il ne renoncera pas, pensé-je, pas tant que son frère ne sera pas soit libéré, soit mort. Alors que je hisse ma valise sur le porte-bagages en hauteur et m’installe à ma place dans le train bondé qui se dirige vers l’est, cette pensée, au moins, me donne un peu d’espoir.

DEUXIÈME PARTIE

16

Dissimulé derrière un écran de palmiers poussiéreux, par-delà une place de terre battue et un entrepôt des douanes tout neuf, le Cercle militaire de Sousse donne sur la mer. Le reflet du golfe d’Hammamet est particulièrement violent cet après-midi, comme si le soleil se réfléchissait sur une plaque de métal, et je dois m’abriter les yeux. Un garçon en longue tunique brune mène une chèvre par une corde, et l’éclat de la lumière réduit les deux silhouettes à deux taches d’un noir de goudron.

À l’intérieur des épais murs de briques du Cercle militaire, le décor ne fait aucune concession à l’Afrique du Nord. Les lambris, les fauteuils capitonnés et les lampadaires aux abat-jour à franges pourraient tout aussi bien se trouver dans n’importe quelle ville de garnison en France. Suivant mon habitude, après déjeuner, je m’assois seul près de la fenêtre pendant que mes compagnons d’armes du 4e tirailleurs tunisiens jouent aux cartes, somnolent ou lisent les journaux français vieux de quatre jours. Personne ne s’approche de moi. Même s’ils prennent garde de me traiter avec la déférence due à mon grade, ils gardent leurs distances — et qui pourrait le leur reprocher ? Il doit bien y avoir quelque chose qui ne va pas, une disgrâce innommable qui a ruiné ma carrière, sinon, comment expliquer que le plus jeune lieutenant-colonel de l’armée ait été transféré dans un trou pareil ? Sur la tunique bleu ciel de mon nouveau régiment, le ruban rouge de ma Légion d’honneur attire leur regard fasciné comme une blessure par balle.

Comme toujours, vers trois heures, un jeune planton franchit la haute porte vitrée avec le courrier de l’après-midi. C’est un assez joli garçon, pour qui aime le genre gamin des rues mal dégrossi, musicien dans l’orchestre du régiment et qui a pour nom Flavien-Ubald Savignaud. Il est arrivé à Sousse quelques jours après moi, envoyé, j’en suis pratiquement sûr, par la section de statistique, avec ordre d’Henry ou de Gonse de me surveiller. Je ne lui en veux pas tant de m’espionner que de le faire avec une telle incompétence. J’ai envie de lui dire : « Écoutez, si vous voulez fouiller mes affaires, arrangez-vous pour les remettre en place convenablement : essayez de mémoriser la disposition des choses avant de commencer. Et si vous avez pour tâche de faire en sorte que mon courrier soit intercepté, faites au moins semblant de le mettre à la boîte normalement au lieu de le remettre directement au préposé des postes — je vous ai déjà suivi deux fois et ai observé votre négligence à chaque occasion. »

Il s’immobilise près de mon fauteuil et salue.

— Votre courrier, mon colonel. Avez-vous quelque chose à envoyer ?

— Pas encore, merci.