— Oui, eh bien, c’est probablement vrai. Je ne suis plus à ça près. Mais, croyez-moi, il va me falloir une sacrément bonne raison. Ça ne pourra pas être juste une femme que vous voulez retrouver à Paris.
— J’ai une affaire à terminer là-bas.
— Vous m’en direz tant !
Il croise les bras, se renverse sur son siège et me jauge ouvertement.
— Vous êtes un drôle de zèbre, colonel Picquart. Je ne sais quoi penser de vous. J’avais entendu dire que vous étiez très bien placé sur la liste des prochains chefs de l’état-major, et voilà que tout à coup, vous vous retrouvez ici, dans notre petit trou perdu. Dites-moi, qu’avez-vous fait ? Vous avez détourné des fonds ?
— Non, mon général.
— Baisé la femme du ministre ?
— Certainement pas.
— Eh bien quoi, alors ?
— Je ne peux pas vous le dire.
— Alors, je ne peux pas vous aider.
Il se redresse et prend une liasse de papiers. Le désespoir m’envahit.
— Je suis comme un prisonnier, ici, mon général. Ma correspondance est lue. Je suis filé. Je n’ai pas le droit de partir. Ce n’est pas une vue de l’esprit. Si je me rebiffe, on m’a bien fait comprendre que l’on me punirait sur de fausses accusations. À part la désertion, je ne vois pas par quel autre moyen je pourrais m’échapper. Et évidemment, si je déserte, ce sera la fin de tout.
— Oh, non, n’y pensez pas ! Si vous désertez, je devrai vous abattre.
Il se lève afin de se dégourdir les jambes — il est encore grand et souple pour son âge. C’est un homme de terrain, je pense, pas un bureaucrate. Il arpente la terrasse, le front plissé, puis s’arrête pour contempler le jardin. Je ne connais pas toutes les fleurs — le jasmin oui, les cyclamens et les œillets. Il remarque mon regard.
— Ça vous plaît ?
— C’est très beau.
— C’est moi qui l’ai planté. Curieusement, je préfère ce pays à la France, maintenant. Je ne crois pas que je retournerai là-bas après ma retraite.
Il se tait un instant puis relance avec emportement :
— Vous savez ce que je ne supporte pas, colonel ? Je ne tolère pas que l’état-major nous considère comme une décharge. Ne le prenez pas pour vous, mais on m’envoie tous les râleurs, les déviants et les crétins bon teint de l’armée, et je peux vous dire que j’en ai plus qu’assez ! dit-il avant de s’interrompre pour réfléchir, en battant le plancher du bout du pied. Pouvez-vous me donner votre parole que vous n’avez rien fait de criminel ni d’immoral — que vous vous êtes simplement mis à dos ces généraux de salon de la rue Saint-Dominique ?
— Ma parole d’honneur.
Il se rassoit à sa table et se met à écrire.
— Une semaine vous suffira ?
— Une semaine est tout ce qu’il me faut.
— Je ne veux pas savoir ce que vous préparez, dit-il sans cesser d’écrire, aussi ne m’en parlez pas. Je n’informerai pas le ministère que vous avez quitté la Tunisie. Si jamais ils le découvrent, je propose de leur répondre que je suis un soldat et pas un geôlier. Mais je ne mentirai pas, vous comprenez ?
Il finit sa lettre, souffle sur l’encre et me la tend. C’est une autorisation officielle pour le lieutenant-colonel Picquart, du 4e tirailleurs tunisiens, de quitter le pays en permission exceptionnelle, signée par le commandant des troupes d’occupation en Tunisie. C’est la première aide officielle que l’on m’offre. J’en ai les larmes aux yeux, mais Leclerc feint de ne rien remarquer.
Le paquebot de Tunis à destination de Marseille doit lever l’ancre le lendemain à midi. Au guichet de la compagnie maritime, un employé m’informe (« avec mes profonds regrets, mon colonel ») que la liste est déjà complète : je dois le soudoyer deux fois — la première pour qu’il m’octroie une minuscule cabine à deux couchettes pour moi seul, et la seconde pour qu’il ne mette pas mon nom sur le manifeste des passagers. Je passe la nuit dans une pension près du port et monte à bord de bonne heure, habillé en civil. Malgré la chaleur de l’été africain, je ne peux me permettre de m’attarder sur le pont au risque d’être reconnu. Je descends, verrouille la porte de ma cabine, me déshabille complètement et m’allonge, dégoulinant de sueur, sur la couchette inférieure. Cela me rappelle la description que fit Dreyfus du mouillage en rade des îles du Salut : J’ai dû supporter quatre jours de chaleur tropicale, toujours enfermé dans ma cellule, sans même pouvoir sortir sur le pont du navire. Lorsque les moteurs démarrent enfin, ma propre cellule de fer est aussi étouffante qu’un bain turc. Les parois vibrent alors que nous quittons le mouillage. Je regarde la côte africaine s’éloigner par le hublot.
J’attends que nous soyons en mer, et de ne plus rien voir sinon le bleu de la Méditerranée, avant de me nouer une serviette autour de la taille et d’appeler le steward pour lui commander à boire et à manger.
J’ai emporté un dictionnaire russe-français et un exemplaire des Carnets du sous-sol, de Dostoïevski, que j’entreprends de traduire assis sur ma couchette, les deux livres en équilibre sur mes genoux, du papier et un crayon posés à côté de moi. Le travail absorbe le temps qui passe et même la chaleur. Je dirais qu’il est inconvenant de n’aimer que le bien-être. Que ce soit bien ou mal, il peut être parfois très agréable de casser quelque chose…
À minuit, quand tout paraît calme sur le navire, je m’aventure dans l’escalier métallique et sors prudemment sur le pont. La vitesse de croisière du vapeur qui fait route vers le nord donne une douce brise de treize nœuds. Je m’avance vers la proue et lève mon visage pour aspirer le courant d’air. L’obscurité règne devant moi comme sur les côtés. La seule clarté provient du ciel : un afflux d’étoiles et de lune qui filent à travers les nuages et semblent nous poursuivre. Un passager se tient non loin de moi, penché par-dessus la rambarde, et il parle à voix basse avec un membre d’équipage. J’entends des pas derrière moi, me retourne et vois approcher le bout incandescent d’un cigare. Je m’empresse de passer de l’autre côté du pont pour gagner l’arrière du navire, où j’observe un moment le sillage qui scintille telle une queue de comète. Mais le cigare réapparaît, paraissant flotter tout seul dans le noir, et je préfère redescendre et suivre la coursive jusqu’à ma cabine, où je reste confiné jusqu’à la fin de la traversée.
Le lendemain après-midi, nous accostons à Marseille sous une pluie d’été battante. Cela ne présage rien de bon. Je file directement à la gare Saint-Charles et prends un billet pour le prochain train à destination de Paris, conscient que je suis là particulièrement vulnérable. Je dois supposer que Savignaud a signalé mon départ pour Tunis, et aussi, maintenant, le fait que je ne sois pas rentré à Sousse. Il est donc possible que Gonse et Henry en aient déduit que je revenais à Paris. Il leur suffit de poser la question à Leclerc. À la place d’Henry, j’aurais télégraphié à la préfecture de police de Marseille pour leur demander de surveiller la gare, au cas où.
Je patiente sous l’horloge de la gare, le nez enfoui dans un journal, jusqu’à juste avant sept heures, puis, quand j’entends le coup de sifflet et vois le train de Paris s’ébranler, je saisis ma valise et me mets à courir, franchis le portillon d’accès au quai, lève le bras en direction du gardien qui tente de m’arrêter, et fonce vers le train. J’ouvre à la volée la dernière portière de la voiture de queue, sentant mon épaule forcer tandis que la locomotive prend de la vitesse, lance ma valise à l’intérieur, accélère l’allure et parviens tout juste à me hisser à bord et à claquer la portière derrière moi. Je me penche par la fenêtre et regarde en arrière. À une cinquantaine de mètres, sur le quai, un homme trapu, en costume marron et nu-tête, vient juste de rater le train et se tient plié en deux, les mains appuyées sur les cuisses, pour essayer de reprendre sa respiration tandis qu’il se fait tancer par le gardien. Quant à savoir s’il s’agit d’un simple passager qui est arrivé en retard, ou d’un agent de la Sûreté qui me filait, je n’ai aucun moyen de le vérifier.