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Les voitures sont bondées. Je dois remonter la quasi-totalité du train avant de trouver un compartiment où je peux me glisser dans une place d’angle. Mes compagnons de voyage sont principalement des hommes d’affaires, un prêtre et un commandant de l’armée qui ne cesse de jeter des coups d’œil dans ma direction bien que je ne porte pas l’uniforme, comme s’il reconnaissait le soldat en moi. Je ne range pas ma valise sur le porte-bagages mais préfère la garder sur mes genoux, au cas où je m’endormirais. Et de fait, malgré ma tension nerveuse, bercé par le roulis du train dans le jour qui décline, je m’assoupis pour me réveiller en sursaut dès que nous entrons dans une gare éclairée par des becs de gaz ou dès que quelqu’un pénètre dans le compartiment ou en sort. C’est enfin l’aube grise et morne de ce mois de juin, pareille à une pellicule de cendre répandue sur les banlieues sud de la capitale, qui me tire de mon sommeil agité.

Je m’avance tout à l’avant du train, de sorte qu’à cinq heures du matin, lorsque nous nous immobilisons gare de Lyon, je suis le premier à descendre. Je traverse la gare déserte en lançant des regards partout autour de moi, mais ne remarque que quelques ramasseurs de mégots *, ces hommes en haillons qui cherchent ensuite à vendre les brins de tabac récupérés. Je donne pour adresse le 16, rue Cassette au cocher et m’enfonce sur le siège. Un quart d’heure plus tard, nous contournons le jardin du Luxembourg et nous nous engageons dans la rue étroite. En payant le cocher, je vérifie les deux côtés : personne alentour.

Au deuxième étage, je frappe à la porte de l’appartement, assez fort pour en réveiller les occupants, mais pas suffisamment, je l’espère, pour les effrayer. Malheureusement, nul ne peut être tiré du lit à cinq heures et demie du matin sans ressentir de peur. Je la lis dans les yeux de ma sœur à l’instant où elle ouvre la porte, resserrant sa chemise de nuit contre sa gorge, et me découvre là, épuisé et couvert de la poussière et de l’odeur de l’Afrique.

Jules Gay, mon beau-frère, met une bouilloire sur le feu pour préparer du café pendant qu’Anna s’agite dans l’ancienne chambre des enfants pour que je puisse y dormir. À près de soixante ans, ils sont seuls à présent, et je vois bien qu’ils sont contents de m’accueillir et d’avoir quelqu’un sur qui veiller.

— Je préférerais que personne ne sache que je suis ici, si ça ne vous dérange pas, leur dis-je devant ma tasse de café.

Ils échangent un regard. Jules répond :

— Bien sûr. Nous savons nous montrer discrets.

— Si quelqu’un se présente et veut me voir, il faut lui dire que vous ne savez pas où je suis.

— Seigneur ! s’écrie Anna, ne plaisantant qu’à moitié. Tu n’as pas déserté, au moins, Georges ?

— La seule personne que je dois voir absolument est Louis Leblois. Vous voudrez bien avoir la gentillesse de lui transmettre un message pour lui demander de passer ici le plus vite possible ? Mais dites-lui de ne parler à personne de ma présence à Paris.

— Alors, tu veux simplement consulter ton avocat ? commente Jules en riant. Ce n’est pas bon signe.

C’est ce qui se rapprochera le plus, venant de lui, d’une manifestation de curiosité.

Après le petit déjeuner, Jules part travailler, puis, plus tard, Anna va chercher Louis. J’arpente l’appartement et en examine le contenu : le crucifix au-dessus du lit conjugal, la bible familiale, les figurines en porcelaine de Saxe qui appartenaient à ma grand-mère, à Strasbourg, et ont réussi à survivre au siège. Je jette un coup d’œil par une fenêtre de l’appartement qui ouvre sur la rue Cassette, puis par une autre qui donne, à l’arrière de l’immeuble, sur un jardin public. Si je devais surveiller la maison, c’est là que je posterais un homme — avec une lunette de poche, il pourrait observer le moindre mouvement. Je n’arrive pas à rester en place. Le moindre bruit quotidien de la vie parisienne — des enfants qui jouent dans le jardin, les sabots des chevaux contre le pavé, le cri d’un colporteur — me semble chargé de menace.

Anna rentre et m’informe que Louis viendra dès qu’il pourra quitter le tribunal. Elle me prépare une omelette pour le déjeuner, et je lui raconte la vie à Sousse comme si je revenais d’un grand voyage touristique en contrée lointaine — les étroites ruelles pavées de la médina, qui n’ont guère bougé depuis le temps des Phéniciens, l’odeur forte des moutons attachés au coin des rues dans l’attente d’être égorgés, les petites manies de la minuscule communauté française de huit cents âmes sur un ensemble de dix-neuf mille habitants. Je gémis :

— Aucune culture ! Personne à qui parler. Rien d’alsacien à manger. Mon Dieu, comme je déteste ça !

Elle s’esclaffe.

— Et je suppose que tu vas me dire qu’ils n’ont jamais entendu parler de Wagner !

Mais elle ne me demande pas comment je me suis retrouvé là-bas.

Louis arrive à quatre heures. Il franchit le tapis sur ses pieds délicats pour venir m’embrasser. Le simple fait de le voir contribue à m’apaiser. Sa silhouette et sa barbe impeccables, son apparence soignée, sa voix tranquille et son économie de gestes… tout contribue à lui donner un air de compétence extrême. « Laissez-moi faire, semble dire son personnage. J’ai déjà étudié tout ce que le monde peut présenter de difficultés, je les ai maîtrisées et je suis maintenant prêt à mettre mes compétences à votre service suivant des honoraires appropriés. » J’ai cependant, me semble-t-il, le devoir de l’informer de ce dans quoi il s’engage. Je vais donc chercher ma valise dans la chambre des enfants et, une fois qu’Anna s’est discrètement éclipsée du salon après nous avoir servi le thé, je m’assois, la valise sur les genoux et les pouces posés sur les fermetures, et lui dis :

— Écoute, Louis, avant d’aller plus loin, il faut que tu saches que le simple fait de tenir cette conversation pourrait te mettre en danger.

— Physiquement en danger ?

— Non, je ne crois pas… je suis sûr que non. Mais professionnellement, oui — politiquement aussi. Et ça pourrait devenir très destructeur.

Louis me regarde, sourcils froncés. Je reprends :

— Ce que j’essaie de te dire, c’est qu’une fois que tu auras commencé, je ne peux pas te promettre quand cela pourra finir. Et tu dois en être bien conscient dès à présent.

— Oh, vas-y, Georges, et dis-moi de quoi il est question.

— Bon, si tu en es sûr.

J’appuie les pouces sur les fermoirs et ouvre la valise.

— C’est difficile de savoir par où commencer. Tu te souviens de la dernière fois que je suis passé te voir, à la mi-novembre, pour t’annoncer que je partais ?

— Oui, pour quelques jours, enfin, c’est ce que tu as dit.

— C’était un piège. D’abord, commencé-je en sortant un tas de papiers du double fond de la valise, l’état-major m’a envoyé inspecter les procédures de renseignements au 6e corps. Puis on m’a prié de me rendre directement à Nancy pour rédiger un rapport sur le 7e. Naturellement, j’ai demandé l’autorisation de rentrer à Paris, ne fût-ce que pour quelques heures, afin de prendre du linge propre. Mais cela m’a été refusé par télégramme — tu vois ? dis-je en le lui remettant. Toutes ces lettres que j’ai conservées sont de mon supérieur hiérarchique direct, le général Charles-Arthur Gonse, qui a commandé chacun de mes déplacements — il y en a quatorze. De Nancy, je suis allé à Besançon. Puis à Marseille. Puis à Lyon, ensuite à Briançon, puis de nouveau à Lyon, où je suis tombé malade. Voici la lettre que j’ai reçue de Gonse pendant que je me trouvais là-bas : Je suis au regret de vous savoir souffrant ; mais j’espère qu’avec du repos à Lyon, vous allez vous remettre assez vite… Vous pouvez vous tenir prêt à partir pour Marseille et Nice…