— Vous êtes complètement fou, Georges. Qu’est-ce qui vous a pris ?
Il s’exprime à voix basse, mais avec force, et je vois qu’il brûlait de parler depuis que nous avons quitté la gare.
— Bon, poursuit-il, c’est vraiment regrettable pour Dreyfus — et je fais partie des rares qui étaient prêts à le défendre à ce simulacre de conseil de guerre. Mais vous ? Transmettre des informations secrètes à quelqu’un d’extérieur pour qu’il s’en serve contre vos supérieurs ? Selon moi, c’est un crime. Et je doute que vous trouviez dans toute la France un soldat qui défendra ce que vous avez fait.
Sa véhémence me perturbe et me met en colère. Je demande d’une voix froide :
— Que se passe-t-il ensuite ?
— Vous montez vous mettre en uniforme dans votre chambre. Vous ne parlez à personne. Vous n’écrivez à personne. Vous n’ouvrez aucune lettre. Je vais attendre dans le hall. À neuf heures, je viendrai vous chercher et vous escorterai place Vendôme.
Périer apparaît à la porte.
— Colonel Picquart ? Notre chambre est prête.
— Notre chambre ? Vous voulez dire que nous devons en partager une ?
— Je le crains, oui.
J’essaie de tourner cette disposition humiliante à la plaisanterie :
— Votre dévotion à votre travail est vraiment exemplaire, monsieur Périer.
Mais c’est alors que je comprends : bien sûr, il n’appartient pas du tout au ministère des Colonies — c’est un agent de la Sûreté.
Le seul moment où il me laisse hors de sa vue est lorsque je prends un bain. Allongé dans la baignoire, je l’écoute se déplacer dans la chambre. On frappe à la porte du couloir, et il va ouvrir. Je perçois des voix masculines étouffées, et je songe que je suis très vulnérable si jamais deux hommes entraient brusquement et me saisissaient aux chevilles. Noyé dans mon bain : cela ne nécessiterait qu’une minute et ne laisserait quasi pas de marque.
Périer — si tel est vraiment son nom — m’appelle à travers la porte :
— Votre petit déjeuner est servi, mon colonel.
Je sors du bain, me sèche et revêts la tunique bleu ciel et le pantalon rouge à liséré gris du 4e tirailleurs tunisiens. J’ai l’impression de projeter dans le miroir une image incongrue — les couleurs de l’Afrique du Nord en plein hiver d’Europe du Nord. Ils se sont même arrangés pour que j’aie l’air d’un bouffon. Je doute que vous trouviez dans toute la France un soldat qui défendra ce que vous avez fait. Eh bien alors, qu’il en soit ainsi.
Je bois mon café noir. Je mange une tartine. Je traduis une nouvelle page de Dostoïevski. Qu’est-ce qui fait le héros ? Le courage, la force, la moralité, la capacité de résister à l’adversité ? Ces traits de caractère sont-ils réellement ce qui désigne et crée le héros ? À neuf heures, Mercier-Milon vient me chercher et nous prenons l’ascenseur pour descendre dans le hall sans échanger un mot. Dehors, sur le trottoir, une meute de journalistes se rue sur nous.
— Merde, grommelle Mercier-Milon, ils ont dû nous suivre depuis la gare.
— Si seulement nos soldats étaient aussi ingénieux.
— Cela n’a rien de drôle, Georges.
Le même chœur de questions : « Dreyfus… ? Esterhazy… ? Perquisition… ? Dame voilée… ? »
Mercier-Milon les écarte sans ménagement et ouvre la portière de notre automobile.
— Bande de chacals ! marmonne-t-il.
Par-dessus mon épaule, je vois des reporters sauter dans des fiacres pour se lancer à notre poursuite. Notre trajet est court, guère plus de cinq cents mètres. À notre arrivée, ils sont déjà une douzaine à nous guetter au coin de la place Vendôme. Ils bloquent l’énorme porte de bois mangée aux vers de l’état-major du gouverneur militaire de Paris. Il faut que Mercier-Milon tire son épée et qu’ils entendent le grattement de l’acier pour enfin reculer et nous laisser passer. Nous pénétrons dans une salle voûtée glaciale, semblable à la nef d’une église abandonnée, et gravissons un escalier bordé de statues de plâtre. Dans ce lieu quasi religieux, je sens que je suis devenu bien plus qu’un fléau dangereux pour mes maîtres : je suis un hérétique. Nous patientons en silence un quart d’heure dans la salle d’attente, jusqu’à ce que l’aide de camp de Pellieux vienne me chercher. Lorsque je me lève pour le suivre, le visage de Mercier-Milon exprime un mélange de pitié et de crainte.
— Bonne chance, Georges, me glisse-t-il tout bas.
Tout ce que je sais de Pellieux, c’est que c’est un monarchiste et un catholique convaincu. Je le soupçonne de me détester d’emblée. En réponse à mon salut, il se contente de me désigner un siège. Il a dans les cinquante-cinq ans, portant beau, vaniteux : ses cheveux bruns, assortis au noir de sa tunique, sont soigneusement peignés en arrière pour former un V sévère au milieu du front. Ses moustaches, fournies, sont une vraie splendeur. Il siège à une table, flanqué d’un commandant et d’un capitaine qu’il ne me présente pas. Un secrétaire en uniforme se tient à un bureau voisin pour prendre des notes.
— L’objet de cette enquête, colonel, commence Pellieux, est d’établir les faits concernant votre investigation sur le commandant Esterhazy. À cet effet, j’ai déjà interrogé le commandant Esterhazy lui-même, M. Mathieu Dreyfus, le sénateur Auguste Scheurer-Kestner et Maître Louis Leblois. À la fin de mon enquête, je recommanderai, s’il y a lieu, au ministre les sanctions qui devront être prises. Vous comprenez ?
— Oui, mon général.
Je sais maintenant pourquoi ils ne voulaient surtout pas que je parle à quiconque : ils ont déjà interrogé Louis et ne tiennent pas à ce que j’apprenne ce qu’il leur a dit.
— Fort bien, commençons donc par le commencement, fait Pellieux d’une voix froide et précise. Quand le commandant Esterhazy a-t-il été porté à votre attention ?
— Quand la section de statistique a intercepté un petit bleu qui lui était adressé de l’ambassade d’Allemagne.
— Ce qui était quand ?
— Au printemps de l’année dernière.
— Soyez plus précis.
— Je ne suis pas sûr de la date précise.
— Vous avez dit au général Gonse que c’était fin avril.
— Alors ce devait être à ce moment-là.
— Non, en fait, cela s’est passé début mars.
— Vraiment ? m’étonné-je, hésitant.
— Allons, colonel, vous savez parfaitement que c’était en mars. Le commandant Henry était en permission exceptionnelle, au chevet de sa mère mourante. Il se rappelle la date. Il est rentré à Paris lors d’une visite éclair, a rencontré l’agent Auguste et en a reçu un cornet de documents qu’il vous a remis. Donc, pourquoi avez-vous falsifié les dates dans votre rapport ?
Son agressivité et la précision de ses détails me prennent au dépourvu. Tout ce dont je me souviens, c’est que, lorsque j’ai présenté mon rapport, j’enquêtais sur Esterhazy depuis près de six mois sans que Gonse le sache et que, pour atténuer cet acte d’insubordination, j’avais cru préférable d’avouer n’avoir entamé mes recherches que quatre mois plus tôt. À l’époque, ce mensonge ne semblait pas prêter à conséquence — il n’en a d’ailleurs aucune — mais soudain, maintenant, dans cette pièce, sous le regard hostile de ce Grand Inquisiteur, cela paraît inexplicablement suspect.