Pellieux me regarde avec mépris : à mes autres péchés, on peut maintenant ajouter le blasphème.
— Et pourquoi le capitaine Lallemand est-il le Demi-Dieu ?
— C’est parce qu’il aime Wagner.
— Encore un de la bande des Juifs ?
— Wagner ? J’en doute fort.
C’est une erreur, bien sûr. On ne devrait jamais tenter de faire de l’esprit dans ces circonstances. Je le sais à l’instant où les mots franchissent mes lèvres. Le commandant, le capitaine et même le secrétaire sourient. Mais le visage de Pellieux se durcit.
— Il n’y a rigoureusement rien d’amusant dans votre situation, colonel. Les lettres et télégrammes sont plus que compromettants.
Il revient vers le début de son dossier.
— Revenons maintenant aux incohérences de votre témoignage. Pourquoi avez-vous soutenu être entré en possession du petit bleu à la fin du mois d’avril de l’année dernière alors qu’en vérité il a été reconstitué début mars ?
L’interrogatoire se poursuit toute la journée — les mêmes questions, encore et encore, visant à me surprendre en plein mensonge. Je connais la technique. Pellieux l’applique sans pitié. À la fin de la séance de l’après-midi, il consulte une montre de gousset ancienne et annonce :
— Nous reprendrons demain matin. D’ici là, colonel, vous ne devez communiquer avec personne ni quitter, ne serait-ce qu’une minute, la surveillance de ceux qui auront été désignés par cette commission d’enquête.
Je me lève et salue.
Il fait sombre dehors. Dans la salle d’attente, Mercier-Milon écarte le bord d’un rideau et contemple la foule des reporters massés place Vendôme.
— Nous devrions essayer une autre sortie.
Nous descendons au sous-sol et traversons une cuisine déserte pour gagner une porte de service donnant sur une cour. Il a commencé à pleuvoir. Dans la pénombre, les tas d’ordure semblent remuer et émettre des bruits de créatures vivantes, et, lorsque nous passons à côté, je distingue le dos brun et mouillé de rats qui se glissent parmi les débris de nourriture pourrissants. Mercier-Milon trouve dans le mur un portail qui donne sur l’arrière du jardin du ministère de la Justice. Nous traversons une pelouse boueuse et sortons dans la rue Cambon. Deux journalistes en faction nous voient surgir du mur, près d’un bec de gaz, et nous devons faire au pas de course les deux cents mètres jusqu’à la station de fiacre de la rue Saint-Honoré pour louer la seule voiture disponible. Notre fiacre s’ébranle à l’instant où nos poursuivants nous rattrapent. Une secousse nous projette, trempés et essoufflés, contre le dossier de nos sièges, et Mercier-Milon se met à rire.
— Bon Dieu, Georges, on n’est vraiment plus si jeunes !
Il sort un grand mouchoir de coton blanc, s’éponge le visage et me regarde avec un grand sourire. Pendant un instant, il semble oublier que je suis sous sa garde. Il ouvre la fenêtre et crie au cocher « Hôtel Terminus ! » avant de la refermer d’un coup.
Il passe la majeure partie du trajet bras croisés, le regard tourné vers la rue. Ce n’est que lorsque nous arrivons rue Saint-Lazare qu’il lâche soudain, sans se retourner :
— Vous savez, c’est drôle, mais le général de Pellieux m’a demandé hier si j’avais témoigné pour la défense de Dreyfus.
— Que lui avez-vous répondu ?
— Je lui ai dit qu’on ne pouvait parler que de ce qu’on avait vu, et qu’en ce qui me concernait, il avait toujours été un bon soldat loyal.
— Comment il a réagi ?
— Il a assuré qu’il avait essayé de garder l’esprit ouvert sur la question. Mais que la semaine dernière, quand on lui a demandé de conduire cette enquête, le général Gonse lui a présenté la preuve indiscutable que Dreyfus était un traître. Et qu’à partir de cet instant, il n’avait plus eu aucun doute sur la fausseté de vos allégations concernant Esterhazy — pour lui, la seule question qui reste désormais à déterminer est de savoir si vous avez été dupé par le syndicat juif, ou payé par lui.
Il se tourne enfin vers moi pour me regarder avant d’ajouter :
— J’ai pensé qu’il fallait que vous le sachiez.
Le fiacre s’immobilise alors et, avant même d’avoir ouvert la portière, nous sommes entourés par les reporters. Mercier-Milon descend avec peine de voiture et s’enfonce dans la mêlée, se servant de ses coudes pour se frayer un passage. Je le suis et, une fois que je suis dans le hall, le concierge fait barrage à l’entrée en écartant les bras. Périer m’attend déjà sur le sol de marbre, sous la lumière crue des lustres de strass. Je me retourne pour remercier Mercier-Milon de m’avoir averti, mais il a déjà disparu.
Je ne suis pas autorisé à manger en bas en public. Je ne proteste pas. On nous monte un repas dans la chambre, et je pignoche le veau dans mon assiette jusqu’à ce que, écœuré, j’y renonce complètement. Juste après neuf heures, un chasseur m’apporte une lettre qu’on a laissée pour moi à la réception. Je reconnais l’écriture de Louis sur l’enveloppe et je brûle d’envie de savoir ce qu’il a à me dire. Je soupçonne qu’il veut m’avertir de quelque chose avant l’audition de demain. Mais je ne veux pas donner à Pellieux le moindre prétexte pour porter de nouvelles accusations disciplinaires contre moi, aussi je la brûle sans l’ouvrir dans la cheminée, sous les yeux de Périer.
Cette nuit-là, je reste éveillé dans mon lit, à écouter Périer ronfler dans le lit voisin et à essayer d’évaluer la faiblesse de ma position. Elle me paraît précaire quel que soit l’angle sous lequel je l’examine. J’ai été livré à mes ennemis pieds et poings liés par les fils à peine visibles de centaines de mensonges et de sous-entendus soigneusement distillés au cours de l’année passée. La plupart des gens ne seront que trop satisfaits de croire que je travaille pour le syndicat juif. Et tant que l’armée sera seule autorisée à enquêter sur ses propres forfaits, je ne vois aucun espoir de m’en sortir. Henry et Gonse peuvent tout simplement inventer toutes les « preuves irréfutables » qu’il leur faut, puis les montrer en privé aux semblables de Pellieux, certains que ces loyaux officiers de l’état-major feront toujours ce qu’on attend d’eux.
Dehors, dans la rue Saint-Lazare, il y a, même à minuit, une profusion d’automobiles comme je n’en ai jamais entendu auparavant. Le son des pneumatiques sur l’asphalte mouillé est nouveau pour moi, semblable à du papier que l’on déchirerait en continu, et il finit par m’endormir.
Le lendemain matin, lorsqu’il vient me chercher, Mercier-Milon affecte à nouveau un mutisme brusque. Son seul commentaire est pour me dire de prendre ma valise : je ne reviendrai pas à l’hôtel.
Place Vendôme, dans la salle réservée à l’enquête, Pellieux et ses acolytes sont assis exactement dans la même position que quand je les ai laissés, comme s’ils avaient passé la nuit sous une housse, et le général reprend où il en était, comme s’il n’y avait pas eu d’interruption.
— Redites-nous, s’il vous, plaît, dans quelles circonstances vous êtes entré en possession du petit bleu…
Cela dure ainsi une bonne heure, puis il me dit, sans le moindre changement de ton :
— Mme Monnier… que lui avez-vous confié de votre travail, exactement ?
Ma gorge se serre instantanément.
— Mme Monnier ?
— Oui, la femme de M. Philippe Monnier, du ministère des Affaires étrangères. Que lui avez-vous dit ?