— Mon général, protesté-je d’une voix tendue, je vous en prie — j’insiste —, elle n’a rien à voir là-dedans.
— Ce sera à nous d’en décider.
Il se tourne vers le secrétaire pour demander :
— Les documents de M. Picquart, s’il vous plaît.
Et pendant que le secrétaire ouvre sa serviette, Pellieux reporte son attention sur moi.
— Comme vous étiez en mer, colonel, vous n’êtes probablement pas au courant du fait qu’il y a eu mardi une perquisition officielle à votre appartement à la suite d’une déclaration du commandant Esterhazy comme quoi vous conserviez là-bas des documents officiels.
Pendant un instant, je ne peux que le dévisager, bouche bée.
— Non, je n’étais certainement pas au courant de cela, mon général. Et si cela avait été le cas, j’aurais protesté avec la plus grande véhémence. Qui a autorisé cette descente ?
— Je l’ai autorisée, sur la requête du colonel Henry. Le commandant Esterhazy affirme avoir reçu des informations d’une femme dont il ne connaît pas le nom mais qui jure être de vos relations. Cette femme, qu’il n’a vue que recouverte d’un voile, assure que vous gardiez des documents secrets liés à son affaire à votre adresse privée.
C’est une idée tellement absurde, Pauline et Esterhazy côte à côte, que je ne peux m’empêcher d’émettre un hoquet de rire. Mais alors, le secrétaire dépose plusieurs paquets de lettres devant Pellieux, et je reconnais ma correspondance privée : de vieilles lettres de ma mère et de mon frère défunt ; du courrier de ma famille et de mes amis ; des lettres d’affaires et des lettres d’amour ; des invitations et des télégrammes conservés pour leur valeur sentimentale.
— C’est un scandale !
— Allons, colonel… pourquoi tant d’émotivité ? Je ne crois pas que nous ayons pris contre vous aucune mesure que vous n’ayez prise contre le commandant Esterhazy. Donc, poursuit-il en saisissant une liasse de lettres de Pauline nouées par un ruban de soie bleue, il apparaît à la lecture de ces lettres que vous entretenez une relation intime avec Mme Monnier — une liaison dont je suppose que son mari ne sait rien ?
— Je refuse absolument de répondre à cette question, répliqué-je, le visage en feu.
— À quel titre ?
— Au motif que ma relation avec Mme Monnier n’a rigoureusement rien à voir avec cette enquête.
— Le lien est pourtant évident si vous lui avez confié des informations secrètes ou si elle est cette fameuse « dame voilée » qui a joint le commandant Esterhazy. Et il est manifeste si vous vous êtes exposé au chantage.
— Mais rien de tout cela n’est vrai ! m’écrié-je, sachant maintenant de quoi Louis cherchait à me prévenir la veille au soir. Dites-moi, mon général, va-t-on, à un moment ou à un autre, finir par m’interroger sur les faits réellement centraux de cette affaire ?
— Il est inutile de vous montrer impertinent, colonel.
— Par exemple, sur le fait qu’Esterhazy a visiblement écrit le bordereau — à tel point que même le principal expert du gouvernement est convenu que son écriture correspondait exactement ?
— Cela n’est pas du ressort de cette enquête.
— Ou sur l’utilisation de pièces falsifiées dans le dossier qui a servi à faire condamner Dreyfus ?
— L’affaire Dreyfus relève de l’autorité de la chose jugée.
— Ou sur la conspiration au sein de l’état-major pour me garder en Afrique du Nord — ou même pour m’envoyer à une mort certaine — dans le seul but de m’empêcher de révéler ce qui s’est passé ?
— Cela dépasse le cadre de cette enquête.
— Alors, pardonnez-moi, mon général, mais je crois que votre enquête est une imposture et que vos conclusions ont été rédigées avant même que je puisse témoigner, aussi je cesse à partir de maintenant toute coopération dans cette procédure.
Là-dessus je me lève, salue, tourne les talons et sors de la salle. Je m’attends à entendre Pellieux me hurler de rester où je suis. Mais il ne dit rien, que ce soit parce qu’il est trop surpris pour réagir, ou parce qu’il estime avoir fait sa démonstration et est trop content de me voir partir, je n’en sais rien et, sur le moment, je m’en moque. Je récupère ma valise dans la salle d’attente déserte et descends l’escalier. Je croise quelques officiers, qui me jettent des regards obliques. Aucun ne cherche à m’arrêter. Je franchis la porte semblable à celle d’une cathédrale et débouche sur la place Vendôme. Ma sortie est tellement inattendue que la plupart des journalistes ne remarquent même pas que je leur passe devant, et ce n’est que lorsque j’atteins le coin de la rue que je les entends crier : « Le voilà ! » et me courir après sur le pavé. Je baisse la tête et presse le pas, ignorant leurs questions. Deux d’entre eux parviennent à se glisser devant moi et cherchent à me barrer le passage, mais je les écarte. Rue de Rivoli, je repère un fiacre et monte dedans. Les reporters s’éparpillent pour trouver une voiture et me prendre en chasse ; un garçon athlétique essaie même de me suivre à pied. Mais le cocher fait claquer son fouet et, quand je me retourne, le garçon a abandonné sa poursuite.
La rue Yvon-Villarceau part de la rue Boissière au sud et donne au nord sur la rue Copernic. Juste en face de chez moi, dans la partie nord de la rue, on creuse les fondations d’un nouveau groupe d’immeubles. Alors que nous passons devant ma porte, je scrute la rue pour voir si je repère des reporters ou des policiers, mais je ne distingue que des ouvriers. Je demande au cocher de m’arrêter au carrefour, lui règle sa course et retourne à pied jusqu’à chez moi. La double porte est vitrée et munie de barreaux. Je colle mes mains contre le verre poussiéreux pour examiner du regard le hall désert. La boue et les gravats ont transformé la chaussée en chemin de campagne. L’odeur de la terre fraîchement retournée parfume la pluie glacée. J’ai l’impression d’être un visiteur qui revient sur les lieux de sa vie passée après un très long intervalle. J’ouvre la porte et me dirige vers l’escalier quand j’entends le déclic familier d’un verrou. Mais la concierge, qui se précipitait toujours hors de son repaire pour échanger deux mots, garde cette fois ses distances et se contente de m’observer par l’interstice de sa porte entrouverte. Je feins de ne pas la voir et, ma valise à la main, gravis les marches jusqu’au quatrième. Sur le palier, je ne remarque aucun signe de porte forcée. Mme Guerault a dû remettre sa clef aux autorités.
À peine ma porte ouverte, je suis effaré par la façon dont mon appartement à été entièrement retourné. Le tapis a été roulé. Tous les livres ont été sortis de la bibliothèque, secoués et remis en désordre sur les étagères. Le sol est jonché de signets. La commode dans laquelle je conservais mes lettres a été forcée et vidée, de même que les tiroirs de mon secrétaire ; mes partitions elles-mêmes ont été sorties du banc de piano et épluchées. La couvercle du piano a été retiré et posé contre le mur. J’allume la lampe de bureau et ramasse une photo de ma mère, qui est tombée par terre. Le verre en est fêlé. Je me représente soudain Henry se tenant à cet endroit même — le colonel Henry, comme je dois désormais m’habituer à l’appeler — en train de lécher ses gros doigts de boucher pour tourner les pages de ma correspondance et d’en lire à voix haute certains mots tendres pour amuser les hommes de la Sûreté.
Cette image est intolérable.
Un son étouffé me parvient de l’autre pièce — un craquement, un souffle, un gémissement. Lentement, je sors mon revolver. Je fais deux pas sur le plancher nu et pousse prudemment la porte. Pauline se tient recroquevillée sur mon lit et me regarde de ses yeux rougis et gonflés par les pleurs. Elle est emmitouflée dans son manteau, les cheveux en désordre et le visage blême, comme si elle venait de s’évanouir ou d’avoir un accident.