— Ils l’ont dit à Philippe, m’annonce-t-elle.
Elle est restée ici toute la nuit. Elle a lu dans les journaux qu’on m’avait fait revenir à Paris, et elle a débarqué ici à minuit en pensant m’y trouver. Elle est restée et m’a attendu. Elle ne savait pas où aller.
Je m’agenouille près du lit et lui prends la main.
— Que s’est-il passé exactement ?
— Philippe m’a jetée dehors. Il ne veut pas me laisser voir les filles.
Je serre ses doigts entre les miens, incapable de dire un mot. Puis je parviens à articuler :
— As-tu dormi ?
— Non.
— Retire au moins ton manteau, ma chérie.
Je me relève et traverse mon salon dévasté. Dans la cuisine, je fais chauffer de l’eau dans une casserole, sur le gaz, et lui prépare un grog à base de cognac et de miel tout en m’efforçant de comprendre ce qui arrive. Leurs méthodes me désarçonnent — leur rapidité, leur grossièreté. Quand j’apporte le verre à Pauline, elle a retiré son manteau et sa robe, et s’est mise en combinaison dans mon lit, appuyée contre les oreillers et le drap remonté jusqu’au cou. Elle me regarde avec méfiance.
— Tiens, bois ça.
— Mon Dieu, mais c’est répugnant. Qu’est-ce que c’est ?
— Du cognac. Le remède universel de l’armée. Bois.
Je m’assois au bout du lit, allume une cigarette et attends qu’elle soit suffisamment remise pour me raconter ce qui est arrivé. Le vendredi après-midi, elle sortit prendre le thé avec une amie — tout était normal. Lorsqu’elle retourna chez elle, Philippe était rentré tôt du bureau. Il n’y avait pas trace des filles.
— Il avait l’air bizarre, furieux… Alors j’ai deviné ce qui avait dû se passer. J’en étais malade d’inquiétude.
Elle lui demanda calmement où elles se trouvaient. Il répondit qu’il les avait envoyées ailleurs.
— Il a dit que je n’étais pas moralement apte à être la mère de ses enfants… qu’il ne me dirait pas où elles étaient, pas tant que je ne lui aurais pas dit toute la vérité sur ma liaison avec toi. Je n’avais pas le choix. Je suis désolée.
— Elles sont en sécurité ?
Elle acquiesce, gardant le verre entre ses deux mains pour se réchauffer.
— Elles sont chez sa sœur. Mais il ne veut pas que je les voie, ajoute-t-elle en se remettant à pleurer. Il a dit qu’il ne me laisserait pas en avoir la garde après le divorce.
— C’est n’importe quoi. Ne t’inquiète pas. Il ne peut pas faire ça. Il va se calmer. Il est simplement choqué et fâché d’avoir découvert que tu entretenais une liaison.
— Oh, ça, il le savait déjà, réplique-t-elle avec amertume. Il s’en est toujours douté. Il a dit qu’il pouvait le tolérer tant que personne d’autre n’était au courant. C’était le fait d’être convoqué et de l’apprendre de ses supérieurs — c’est cela qu’il ne peut pas pardonner.
— Il a dit qui avait mis les Affaires étrangères au courant ?
— L’armée.
— Incroyable !
— Il a dit que l’armée était sûre que j’étais cette « dame voilée » dont n’arrêtent pas de parler les journaux. Il a ajouté que ça pourrait détruire sa carrière d’être marié à une femme mêlée à tout ça. Il a dit que les filles…
Elle se remet à pleurer.
— Bon Dieu, mais quel gâchis ! commenté-je en enfouissant la tête dans mes mains. Je regrette tellement de t’avoir entraînée dans tout ça.
Pendant un moment, nous ne parlons ni l’un ni l’autre, puis, comme toujours quand je suis confronté à un chambardement émotionnel, j’essaie de me réfugier dans les détails pratiques.
— La première chose à faire est de te trouver un bon avocat. Je suis sûr que Louis pourra s’en charger, ou du moins qu’il connaîtra quelqu’un de compétent qui le fera. Il te faut un avocat pour te représenter auprès de l’armée et pour tenter d’empêcher que ton nom n’apparaisse dans les journaux. Et pour s’occuper du divorce aussi — tu es sûre que Philippe va vouloir divorcer ?
— Oh oui, si c’est pour protéger sa carrière, ça ne fait aucun doute.
Là encore, je fais mon possible pour envisager un angle positif :
— Eh bien, au moins, ce sera dans son intérêt que les choses ne s’ébruitent pas. Et tu pourras peut-être utiliser cet argument pour négocier la garde des enfants…
Ma voix se perd. Je ne sais pas quoi dire d’autre, à part répéter :
— Je suis tellement désolé…
Elle tend les bras vers moi et, tels les survivants d’un naufrage, nous nous raccrochons l’un à l’autre sur mon lit étroit. C’est à ce moment-là que je me fais la promesse d’exercer ma vengeance.
19
Quelques jours plus tard, juste avant minuit, on glisse un message sous ma porte. Le temps que je sorte pour vérifier le palier, celui qui l’a apporté n’est plus là. Le message dit : 11, rue de Grenelle — si tu es sûr.
Je l’approche du feu, le regarde s’enflammer, puis le laisse tomber dans le foyer. Plus tard, à l’aide d’un tisonnier, je réduis les cendres en fine poudre. Si ma femme de ménage est un informateur, ce que je soupçonne fortement, ce serait vraiment pousser la plaisanterie un peu loin que de lui permettre d’emmener le contenu de ma corbeille à la section de statistique pour qu’ils reconstituent mes messages. J’ai tout fait pour convaincre Louis de la nécessité de prendre ces précautions. Je ne cesse de lui répéter :
— Sers-toi d’intermédiaire dès que c’est possible. Paye un inconnu pour porter tes messages. Ne confie rien aux services de la poste. Évite les comportements routiniers. Laisse de fausses pistes chaque fois que tu le peux — va voir des gens dont les opinions peuvent passer pour suspectes dans le simple but d’égarer ceux qui te surveillent. Fais des détours et change de fiacre en cours de route. Souviens-toi qu’ils disposent de ressources considérables, mais pas inépuisables : on peut les mettre sur la paille, si on s’y prend bien…
Je ne me couche jamais sans mon arme près de moi.
La concierge m’apporte les journaux du matin et les dépose devant ma porte. J’attends qu’elle soit partie avant d’aller les chercher, puis je les lis au lit, en robe de chambre. Je n’ai rien d’autre à faire. Comme d’habitude, l’affaire Dreyfus constitue le sujet principal. On la dévoile chaque jour à la façon d’un feuilleton peuplé par toute une galerie de personnages exotiques que je reconnais à peine, y compris moi-même (l’ambitieux chef des services secrets, célibataire de quarante-trois ans qui a trahi ses anciens maîtres). Parmi les derniers rebondissements, il y a des lettres qu’Esterhazy envoya treize ans plus tôt à sa maîtresse d’alors, Mme de Boulancy, et qui se retrouvent dans Le Figaro (Et si, ce soir, on venait me dire que je serais tué demain comme capitaine de uhlans en sabrant des Français, je serais parfaitement heureux. Je ne ferais pas de mal à un petit chien, mais je ferais tuer cent mille Français avec plaisir.) Esterhazy proteste que ce sont des faux de la juiverie et réclame, par l’intermédiaire de son avocat, le conseil de guerre pour laver son nom — requête à laquelle l’armée se dit prête à accéder. Émile Zola a écrit une nouvelle évocation passionnée du calvaire de Dreyfus : un être qu’on a séparé des humains. Non seulement la grande mer l’isole, mais onze gardiens l’enferment nuit et jour d’une muraille vivante…