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Pendant ce temps, à la Chambre des députés, l’affaire a fait débat, et le président du Conseil s’est abrité derrière le rempart du respect de la chose jugée : « Qu’on me permette de dire tout de suite ce qui sera la parole décisive dans ce débat : il n’y a pas d’affaire Dreyfus ! [Applaudissements] Il n’y a pas en ce moment, et il ne peut pas y avoir d’affaire Dreyfus ! [Applaudissements prolongés] » et pour qu’il ne subsiste aucun doute sur la question, le général Billot, convoqué à la tribune depuis son ministère de la Guerre, a répété la position du gouvernement avec plus de vigueur encore : « L’affaire Dreyfus a été justement et régulièrement jugée. Pour moi, en mon âme et conscience, comme chef de l’armée, je considère le jugement comme bien rendu et Dreyfus comme coupable. »

Je repose les journaux. Vraiment, tout cela dépasse l’hypocrisie ; tout cela dépasse même le mensonge : c’est devenu une psychose.

Mon uniforme est accroché dans mon armoire telle une mue d’une autre vie. Je n’ai pas encore été réformé de l’armée. Techniquement, je suis en permission indéfinie jusqu’au verdict de l’enquête de Pellieux et à la décision du ministre. Mais je préfère m’habiller en civil pour ne pas attirer l’attention. Juste avant midi, j’enfile un bon gros pardessus, me coiffe d’un melon, prends mon parapluie sur le porte-manteau et sors pour la journée.

Extérieurement, j’affiche, je l’espère, mon masque habituel de détachement, voire d’ironie, car je n’ai jamais vécu de situation, aussi désastreuse qu’elle puisse être, même celle-ci, qui ne présente pas au moins quelques éléments de la comédie humaine. Mais alors, je pense à Pauline quand je l’ai découverte sur mon lit, qui ne pouvait que répéter, encore et encore : « Il ne veut pas me laisser voir les filles… » Elle a fait une déposition devant Pellieux, a fui la presse et est allée se réfugier chez son frère, officier de la marine, et sa belle-sœur, près de Toulon. Louis a accepté de s’occuper de son cas. Il nous a conseillé de ne pas avoir le moindre contact jusqu’à ce que le divorce soit prononcé. Nous nous sommes quittés sous une averse, dans le bois de Boulogne, sous l’œil d’un agent de la Sûreté. Et c’est à cause de ce qu’ils lui ont fait, plus encore que de ce qu’ils ont fait subir à Dreyfus, que je ne peux pardonner à l’état-major de l’armée. Pour la première fois de ma vie, je connais la haine, et c’est quelque chose de presque physique, comme un couteau caché. Parfois, lorsque je suis seul, il me plaît de le sortir et de passer le pouce sur sa lame, froide et acérée.

Ma sentinelle est à sa place coutumière, de l’autre côté de la rue, appuyée contre la palissade de bois qui entoure le chantier, en train de fumer une cigarette : elle aura sans aucun doute un comparse quelque part. J’ai déjà repéré ce pékin-là — maigre, la barbe rousse, vêtu d’une grosse veste marron et coiffé d’une casquette. Il ne fait même plus semblant de ne pas être un agent de la police. Il jette sa cigarette et m’emboîte le pas, les mains dans les poches, restant à une quinzaine de mètres en arrière. Tel un capitaine de compagnie mal luné, je décide de faire faire à ce fainéant une vraie séance d’entraînement, et je presse l’allure au point de presque courir — je franchis l’avenue Montaigne, file à la place de la Concorde puis traverse la Seine pour gagner le boulevard Saint-Germain. Je jette un coup d’œil derrière moi. Je transpire malgré le froid de décembre, mais vu sa mine, je ne souffre pas moitié moins que l’agent qui me file : il a maintenant la figure aussi rouge que sa barbe.

Ce qu’il me faut, à présent, c’est un gardien de la paix, et je sais exactement où en trouver un : près du commissariat de police de Saint-Thomas-d’Aquin, en patrouille au coin du boulevard Raspail.

— Monsieur ! appelé-je en m’approchant de lui. Je suis colonel de l’armée française, et cet homme me suit. Je vous demande de l’arrêter et de nous conduire tous les deux à votre supérieur afin que je puisse porter plainte.

Il réagit avec un empressement qui fait plaisir à voir.

— Vous voulez parler de ce monsieur, mon colonel ? s’assure-t-il en prenant l’agent hors d’haleine par le coude.

— Lâchez… moi, espèce… d’idiot ! hoquette le rouquin.

Voyant ce qui se passe, le second agent de la Sûreté — celui-ci déguisé en commis voyageur, muni d’une serviette en carton — se découvre pour venir à la rescousse de son partenaire. Lui aussi transpire, fulmine et insulte l’intelligence des policiers en uniforme en général, ce qui ne tarde pas à énerver le gardien de la paix, qui les arrête tous les deux.

Dix minutes plus tard, je laisse mon nom et mon adresse à l’agent de service au commissariat et m’éclipse sans escorte.

La rue de Grenelle est à deux pas. Le numéro 11 est une imposante et vénérable demeure. Je vérifie les deux côtés de la rue pour m’assurer de n’être pas observé, et je sonne. Presque aussitôt, la porte s’ouvre et une servante me fait entrer. Derrière elle, Louis attend nerveusement dans le vestibule. Il jette un regard par-dessus mon épaule.

— As-tu été suivi ?

— Plus maintenant.

Je donne mon parapluie et mon chapeau à la domestique. Un ronronnement de voix masculines provient de derrière une porte fermée.

Louis m’aide à retirer mon manteau.

— Tu es sûr que tu veux aller jusque-là ?

— Où sont-ils ? Là-dedans ?

J’ouvre moi-même la porte. Six hommes en jaquette, ni jeunes ni vieux, se tiennent devant un feu ardent et cessent de parler pour se tourner vers moi. Cela m’évoque un portrait de groupe de Fantin-Latour — l’Hommage à Delacroix, peut-être.

— Messieurs, annonce Louis, voici le colonel Picquart.

Il y a un instant de silence, puis l’un des hommes — chauve, avec une grosse moustache tombante, et que je reconnais comme étant Georges Clemenceau, homme politique de gauche et éditorialiste au journal radical L’Aurore — lance une salve d’applaudissements à laquelle se joignent tous les autres. Pendant que Louis m’introduit dans la pièce, un autre homme, fringant et séduisant, lance un joyeux « Bravo Picquart ! Vive Picquart ! », et je le reconnais, grâce aux photos de surveillance qui passaient sur mon bureau, comme étant Mathieu Dreyfus. En fait, lorsque je m’avance pour serrer la main de chacun, je m’aperçois que je connais tous ces gens de vue ou de réputation : l’éditeur Georges Charpentier, qui est le maître des lieux ; Arthur Ranc, sénateur à la barbe fournie et doyen de notre assemblée ; Joseph Reinach, député juif de la gauche modérée à la Chambre : et bien sûr, le personnage massif au pince-nez que l’on me présente en dernier, Émile Zola.

Un déjeuner copieux est servi dans la salle à manger, mais je passe trop de temps à parler pour avaler grand-chose. J’explique aux autres convives que je dois dire ce que j’ai à dire, puis partir au plus vite : chaque minute que nous passons ensemble augmente le risque que notre réunion soit découverte.

— M. Charpentier croit certainement que ses domestiques ne s’abaisseraient pas à jouer les informateurs pour la Sûreté, mais mon expérience m’a malheureusement enseigné le contraire.

— Je l’ai moi aussi appris à mes dépens, intervient Mathieu Dreyfus.

— Toutes mes excuses pour cela, dis-je en inclinant brièvement la tête.