— Pourquoi du Paty utiliserait-il le nom de Blanche ?
— Parce qu’elle connaît Germain Ducasse, et que Ducasse a travaillé pour moi comme agent dans une opération montée contre Esterhazy. Il semble donc que nous fassions tous partie de ce « syndicat juif » imaginaire qui travaille à faire libérer Dreyfus.
— C’est absolument ridicule, commente Blanche en exhalant un nuage de fumée. Personne ne croira cela un instant.
— Mais pourquoi utiliser le nom de Blanche ? questionne Aimery. Pourquoi pas le mien ?
Il semble réellement perplexe. Puis il me dévisage, et dévisage sa sœur. Aucun de nous deux ne peut se résoudre à le regarder dans les yeux. Quelques secondes gênées s’écoulent. Aimery n’est pas un imbécile.
— Ah, fait-il à voix basse en hochant lentement la tête. Je vois.
— Oh, pour l’amour du ciel, s’exclame Blanche avec irritation. Tu es pire que Père ! Quelle importance ?
Aimery, soudain très tendu et silencieux, croise les bras et garde résolument les yeux rivés au tapis, me laissant le soin d’expliquer la situation.
— Je crains que cela ne soit important, Blanche, parce que vous risquez d’être interrogée au sujet des télégrammes, et qu’on en parlera certainement dans les journaux, et que cela fera un scandale.
— Eh bien, qu’il y…
Aimery l’interrompt avec fureur :
— Tais-toi, Blanche… pour une fois ! Cela ne concerne pas que toi. C’est toute la famille qui va être éclaboussée. Pense à ta mère. Et n’oublie pas que je suis un militaire en service !
Il se tourne vers moi.
— Il va falloir que nous parlions à nos avocats.
— Bien sûr.
— En attendant, je crois qu’il serait préférable que vous ne reveniez pas ici ni n’essayiez de revoir ma sœur.
— Aimery… le supplie Blanche.
— Je comprends, dis-je en me levant.
— Je regrette, Georges, commente Aimery. Il ne peut pas en être autrement.
Noël et le Nouvel An s’écoulent ; le premier passé avec les Gast à Ville-d’Avray, le second avec Anna et Jules, rue Cassette ; Pauline reste dans le Sud. Je vends mon piano Érard à un marchand pour cinq mille francs et lui envoie l’argent.
Le conseil de guerre d’Esterhazy est fixé au lundi 10 janvier 1898. Je suis convoqué en tant que témoin. Louis aussi. Or, le vendredi qui précède l’audience, son père finit par succomber à sa longue maladie et meurt à Strasbourg. Louis est excusé, afin de se rendre auprès de sa famille.
— Je ne sais pas ce que je dois faire, me confie-t-il.
— Mon cher ami, lui assuré-je, il n’y a pas de doute. Ta place est auprès de ta famille.
— Mais le procès… tu seras seul…
— Franchement, que tu sois là ou pas, cela ne fera aucune différence quant à l’issue du procès. Vas-y.
Le lundi, je me lève tôt et, dans l’obscurité d’avant l’aube, revêts la tunique bleu pâle du 4e tirailleurs tunisiens et épingle le ruban de la Légion d’honneur. Puis, suivi par deux policiers en civil, je fais à travers les rues de Paris le trajet familier jusqu’au tribunal militaire de la rue du Cherche-Midi.
La journée est hostile dès le début : froide, grise, pluvieuse. Dans la rue, entre la prison et le tribunal, une dizaine de gendarmes en cape et képi ruissellent sous la pluie, bien qu’il n’y ait aucune foule à contenir. Je franchis les pavés glissants de la cour pour pénétrer dans ce même ancien couvent sinistre où Dreyfus fut condamné il y a plus de trois ans. Un capitaine de la garde républicaine me fait entrer dans une salle d’attente réservée aux témoins. Je suis le premier arrivé. C’est une petite pièce aux murs blanchis à la chaux, dotée d’une seule fenêtre percée dans la partie supérieure du mur et munie de barreaux, d’un sol dallé et de chaises en bois rangées le long des murs. Le petit poêle à charbon allumé dans un coin suffit à peine à adoucir le froid glacial. Juste au-dessus, il y a une représentation du Christ qui lève un index rougi en signe de bénédiction.
Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvre, et je vois apparaître la tête blonde de Lauth. Son uniforme m’indique qu’il a été promu commandant. Il m’aperçoit et bat précipitamment en retraite. Cinq minutes plus tard, il revient en compagnie de Gribelin, et ils vont s’asseoir le plus loin possible de moi. Ils ne regardent pas une fois dans ma direction. Pourquoi sont-ils ici ? Puis deux autres de mes anciens officiers arrivent. C’est la même procédure : ils me passent devant et vont se serrer tout au fond. Du Paty franchit la porte comme s’il s’attendait à être accueilli par une fanfare, tandis que Gonse entre furtivement, une inévitable cigarette aux lèvres. Tous me tournent le dos à l’exception d’Henry, qui fait une entrée tonitruante, claque la porte et m’adresse un signe de tête.
— Vous avez bonne mine, mon colonel, lance-t-il joyeusement. Ce doit être le soleil africain !
— La vôtre doit être due à l’excès de cognac.
Il s’esclaffe bruyamment et va s’asseoir avec les autres.
La pièce se remplit peu à peu de témoins. Mon vieil ami le commandant Curé, du 74e régiment d’infanterie, prend soin de m’ignorer. Je reconnais le vice-président du Sénat, Auguste Scheurer-Kestner, qui me tend la main et murmure simplement : « Bravo. » Mathieu Dreyfus arrive avec, à son bras, une mince jeune femme brune vêtue entièrement de noir. Elle paraît si jeune et discrète que je la prends pour sa fille, mais alors, il me la présente :
— Voici Mme Lucie Dreyfus, la femme d’Alfred. Lucie, je te présente le colonel Picquart.
Elle m’adresse un léger sourire de reconnaissance, mais ne dit rien, et je ne parle pas non plus. Je me sens gêné au souvenir de ses lettres intimes et passionnées. Vis pour moi, je t’en conjure… De l’autre côté de la pièce, du Paty l’examine attentivement à travers son monocle, et glisse quelques mots à Lauth : le bruit a couru qu’il avait fait des avances à Mme Dreyfus lors de la perquisition de son appartement, juste après l’arrestation de son mari ; cela ne m’étonnerait pas.
Nous sommes donc assis là, les militaires d’un côté, et moi avec les civils, en train d’écouter les sons de la séance qui se déroule au-dessus de nous : les bruits de pas dans l’escalier, le cri de « Présentez armes ! » à l’arrivée des juges, puis un long intervalle de silence durant lequel nous attendons les nouvelles. Enfin, l’huissier du tribunal apparaît pour annoncer que les constitutions de parties civiles réclamées par la famille Dreyfus ont été rejetées, et qu’il n’y aura donc pas de révision du verdict de la cour martiale, qui est maintenu. De plus, les juges ont également voté à la majorité pour que toutes les pièces données par le personnel militaire soient examinées à huis clos. Nous avons donc perdu la bataille avant même qu’elle ne commence. Avec un stoïcisme éprouvé, Lucie se lève, impassible, embrasse Mathieu et s’en va.
Une nouvelle heure s’écoule, durant laquelle on peut supposer qu’Esterhazy est interrogé. Puis l’huissier revient et appelle : « Monsieur Mathieu Dreyfus ! » En tant que premier plaignant à avoir porté plainte contre Esterhazy devant le ministère de la Justice, il a le privilège d’entrer en premier. Il ne revient pas. Quarante-cinq minutes plus tard, Scheurer-Kestner est appelé. Il ne revient pas non plus. La salle se vide ainsi peu à peu de ses divers officiers et experts en graphologie jusqu’à ce qu’enfin, au milieu de l’après-midi, Gonse et tous ceux de la section de statistique soient convoqués en bloc. Ils passent en rang devant moi, évitant soigneusement de croiser mon regard, sauf Gonse, qui, à la dernière minute, s’arrête sur le seuil pour me dévisager. Je n’arrive pas à sonder son expression. Est-ce de la haine, de la pitié, de la confusion, du regret, ou tout cela à la fois ? À moins qu’il ne tienne juste à emporter une dernière image de moi avant que je ne disparaisse à tout jamais ? Il me fixe des yeux pendant plusieurs secondes, puis tourne les talons, et la porte se referme, me laissant seul.