— Non, Harry. Jamais. Tu ne vas pas à la Chambre de velours. Tu ne parles pas avec cette femme. Tu ne t’impliques pas là-dedans.
— Eh ben, inspecteur Murphy ! gloussai-je. On est jalouse ?
— Te flatte pas. Tu es un civil, Dresden, même si tu as une carte de détective privé. Si tu termines à l’hôpital ou à la morgue, c’est moi qui dérouillerai.
— Je suis ému, Murph.
— J’irai émouvoir un mur avec ta tête si tu me doubles sur ce coup, Harry !
— Du calme, Karrin. Si tu ne veux pas que je m’en mêle, pas de problème.
Oups, un mensonge ! Elle allait le flairer comme un requin renifle le sang.
— Tu mens très mal, Harry. Bon sang, je devrais te coller en cellule, juste pour m’assurer que…
— Pardon ? hurlai-je dans le combiné. Murph, je te perds ! Je ne t’entends plus ! Foutu téléphone ! Rappelle-moi !
Je raccrochai.
Mister trottina jusqu’à moi et se frotta contre mes jambes. Il m’examina tandis que je débranchais le téléphone.
— Tout va bien, Mister… On a faim ?
Je fis la cuisine. Des restes de sandwich à la viande pour lui, une boîte de spaghettis réchauffés dans le four à bois pour moi. J’économisai la dernière canette de Coca, dont Mister raffole autant que moi, et, une fois le ventre plein, le chat satisfait, j’étais prêt à l’action – et pour le coucher du soleil.
On n’était pas encore passé à l’heure d’été et la nuit tombait vers sept heures. J’avais soixante minutes pour me préparer.
On pense en connaître un rayon et, parfois, il y a une ou deux choses de vraies dans tout ça. Parfois. De toute manière, je ne m’attendais pas à débarquer chez Bianca pour tailler le bout de gras. Je prévoyais que les choses dégénéreraient avant qu’on puisse discuter et je ne voulais pas me faire prendre par surprise.
Être magicien, c’est être prévoyant. Les mages ne sont pas vraiment des surhommes. Nous avons simplement plus de facilité à prévoir les événements et à nous préparer en fonction de ces données. Après tout, mage rime avec sage. On connaît un tas de trucs. On n’est ni plus forts ni plus rapides que les autres, et même pas mieux lotis au niveau du ciboulot, mais on est malins et on dispose d’infos avant eux. Un magicien averti en vaut une armée.
Quand un mage est paré pour s’occuper d’un problème, il a de grandes chances de trouver une solution dans les plus brefs délais. J’ai donc rassemblé une petite panoplie, j’ai vérifié le poli de ma canne, j’ai pris un couteau en argent, j’ai empoché la potion d’évasion et j’ai récupéré mon talisman favori – un pentacle d’argent, sur une chaîne du même métal, ayant appartenu à ma mère. Mon père me l’a légué. J’ai aussi glissé un mouchoir blanc dans ma poche.
J’avais pas mal d’objets magiques, enfin, plus ou moins magiques. Un véritable enchantement prend du temps et coûte de l’argent, donc je n’en ai pas vraiment les moyens. Les magiciens prolétaires se contentent de balancer quelques sorts ici et là, en espérant qu’ils ne foireront pas le moment venu. Je me serais senti beaucoup mieux avec mon bâton de combat ou ma crosse, mais ce serait revenu à débarquer chez Bianca dans un tank, puis à en descendre avec une mitrailleuse et un lance-flammes en la traitant de dégonflée.
Il allait falloir trouver le juste milieu entre être prêt à rencontrer des problèmes et prêt à les provoquer.
Je n’avais pas peur, attention ! Bianca ne s’attaquerait pas à un magicien mortel. Elle ne voudrait pas s’attirer les foudres de la Blanche Confrérie.
D’un autre coté, je n’en étais pas le membre le plus populaire. Il se pouvait même que la Confrérie regarde ailleurs pendant que Bianca me ferait disparaître.
Fais attention, Harry, me dis-je. Ne sombre pas totalement dans la paranoïa. Si tu fais ça, tu transformeras ton appartement en sous-solde la Solitude.
— T’en penses quoi ? demandai-je à Mister après avoir rassemblé le matériel.
Le chat se dirigea vers la porte et la gratta.
— Merci quand même. C’est bon, c’est bon… soupirai-je.
Il sortit en même temps que moi et je montai dans ma voiture.
La Chambre de velours était située dans un quartier des plus aisés.
Bianca gère ses affaires depuis une énorme demeure datant des Années folles. On dit qu’Al Capone la fit construire pour une de ses maîtresses.
La grille en fer forgé était gardée. Je garai la Coccinelle dans la petite allée donnant sur la rue et, comme souvent, le moteur toussa en s’arrêtant. Baissant la vitre, je regardai derrière. Il y eut une explosion et un gros nuage de fumée noire s’échappa de la voiture.
Le moteur cracha une excuse avant de mourir sous moi. Il ne manquait plus que ça. Plus de voiture ! Je sortis pour pleurer la mort de ma caisse.
Le gardien n’était pas grand, mais il cachait une musculature extrêmement développée sous un costume coûteux.
Il m’examina avec des yeux de pitbull avant de lâcher :
— Vous avez rendez-vous ?
— Non, mais je crois que Bianca voudra quand même me recevoir.
— Désolé, répondit le type impassible. Bianca est sortie pour la soirée.
Plus rien n’est simple de nos jours. Je croisai les bras en m’appuyant contre la Coccinelle.
— Comme vous voulez… Je vais attendre qu’une dépanneuse passe. Il faudra bien libérer l’allée.
Le gorille me dévisagea en réfléchissant et ses yeux se plissèrent sous l’effort. Le problème se fraya un chemin dans le dédale de son cerveau puis la réponse vint : passer le bébé.
— Je vais me renseigner, concéda-t-il.
— Comme c’est gentil ! Vous ne le regretterez pas.
— Nom ? grogna-t-il.
— Harry Dresden.
S’il me reconnut, son visage ne le trahit pas une seconde. Il nous étudia encore un peu, ma voiture et moi, puis s’éloigna pour passer un coup de fil sur son portable.
J’écoutai. Il est très simple d’écouter, mais plus personne ne s’y exerce. Pourtant, il suffit de s’entraîner pour affûter ses sens.
— J’ai un gars qui prétend que Bianca voudra lui parler. Il s’appelle Harry Dresden.
Il se tut un moment. Je ne pouvais rien discerner de son interlocuteur, sinon qu’il était de sexe féminin.
— Ouais, dit le type en me regardant. Ouais. Très bien… Pas de problème, madame.
Je sortis ma canne pour m’appuyer dessus, puis tapotai un peu le bitume en signe d’impatience.
Le garde revint, appuya sur un bouton dans un coin et la grille s’ouvrit avec un léger bourdonnement.
— Entrez, monsieur Dresden. Si vous voulez, je peux m’arranger pour qu’on dépanne votre voiture.
— Excellent, dis-je.
Je lui donnai le nom du casseur avec qui Mike travaillait, en lui conseillant de mentionner qu’il s’agissait de la voiture d’Harry, une fois de plus. Fido, gardien fidèle, nota tout ça sur un petit calepin tiré de sa poche pendant que j’avançais en faisant claquer ma canne à chaque pas.
— Stop, me dit-il d’une voix très calme.
Les gens ne parlent jamais avec une telle autorité sans avoir un flingue en main. Je m’arrêtai.
— Posez la canne et levez les bras, je vais vous fouiller.
Je soupirai, mais obéis. Je ne me retournai pas, mais je sentis le métal froid du pistolet.
Le gorille me délesta du couteau. Ses doigts effleurèrent ma nuque et sentirent la chaîne.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un pentacle.
— Sortez-le. Avec une seule main.
Je m’exécutai de la main gauche pour lui montrer la petite étoile à cinq branches en argent finement ciselée à l’intérieur d’un cercle.
— Ça va. ! grogna-t-il.